1. Introduction

La défense de mémoire est, dans la plupart des systèmes d'enseignement supérieur francophones, l'acte terminal d'un parcours qui aura duré entre trois et cinq ans, parfois davantage. L'étudiant qui se présente devant le jury a, dans l'immense majorité des cas, dormi peu, mangé irrégulièrement, et développé une relation affective complexe avec son sujet. Il est, au sens clinique du terme, vulnérable.

Face à lui, l'évaluateur. Ce dernier dispose d'un pouvoir que la littérature sur les dynamiques institutionnelles a curieusement peu théorisé : celui de diplômer ou non. Ce pouvoir est discrétionnaire, partiellement subjectif, et s'exerce dans un cadre où les recours de l'étudiant sont limités et la justification des notes rarement exhaustive.

Nous proposons d'appeler Biais de Position Académique (BPA) la distorsion évaluative résultant de la conscience, par l'évaluateur, de ce différentiel de pouvoir. Notre hypothèse centrale est que ce biais est corrélé à des traits de personnalité spécifiques — en particulier les traits antisociaux, caractérisés par un déficit d'empathie, une tendance à l'exploitation d'autrui, et une insensibilité aux conséquences de ses propres décisions sur les tiers.

Enfin, nous explorons un marqueur comportemental spécifique qui a émergé lors de notre phase pilote et que nous n'avions pas anticipé : la note de 9,5/20. Cette note présente la particularité d'être d'une précision au demi-point qui suggère une délibération apparemment sérieuse, tout en plaçant l'étudiant à 0,5 point de la réussite — distance à la fois minimale et infranchissable.

2. Matériels et Méthodes

2.1 Participants

743 évaluateurs académiques ont été recrutés dans 14 établissements d'enseignement supérieur francophones, sous couvert d'une « étude sur les pratiques évaluatives en enseignement supérieur », formulation jugée suffisamment vague pour ne pas induire de biais de désirabilité sociale tout en restant techniquement exacte. Trois établissements ont refusé de participer. L'un d'eux n'a pas répondu aux dix-huit relances envoyées sur huit mois, ce que l'équipe a interprété comme un refus implicite particulièrement documenté.

2.2 Instruments

Le PCL-R-Acad est une adaptation du PCL-R de Hare (2003) au contexte académique. L'item 1 (« Loquacité / charme superficiel ») devient : « Capacité à justifier une note inéquitable avec une apparente bienveillance » ; l'item 6 (« Absence de remords ») devient : « Capacité à annoncer un échec lors d'une soutenance sans modifier son expression faciale ». La fidélité inter-juges est satisfaisante (ICC = 0,81).

Le NPI-40 évalue les traits narcissiques sur 40 items. Les participants ayant spontanément demandé si leurs résultats seraient « meilleurs que la moyenne » ont vu cette question codée comme item additionnel (item 41 informel, α contribuant = 0,74).

Une observation directe lors de 1 284 sessions codait notamment : durée du silence post-présentation, fréquence des questions déstabilisantes, et utilisation de la formule « C'est bien, mais… » suivie d'une note inférieure à 12 (codée fausse bienveillance évaluative, FBE).

3. Résultats

3.1 Corrélations principales

VariableÉvaluateurs (n=743)Population généraler avec BPAp
Score PCL-R-Acad (0–40)14,3 ± 5,84,2 ± 3,10,48< 0,001
Score NPI-40 (0–40)19,7 ± 6,215,3 ± 5,40,31< 0,001
Fausse bienveillance évaluative (FBE)61,4 %N/A0,39< 0,001
Silence post-présentation > 8 sec44,2 %N/A0,270,001
Contact visuel lors annonce note28,1 %N/A–0,220,004

Tableau 1. Scores de personnalité et indicateurs comportementaux. BPA = Biais de Position Académique. FBE = proportion utilisant « C'est bien, mais… » avant une note < 12. N/A = non applicable.

3.2 Le sous-groupe 9,5/20

IndicateurSans 9,5 (n=649)Sous-groupe 9,5 (n=94)pCohen's d
PCL-R-Acad moyen13,1 ± 5,322,8 ± 5,7< 0,0011,74
NPI-40 moyen18,9 ± 6,026,3 ± 5,8< 0,0011,24
Score BPA composite39,4 ± 8,761,2 ± 9,3< 0,0012,37
Fausse bienveillance évaluative57,2 %91,5 %< 0,001
Contact visuel lors annonce note31,4 %4,3 %< 0,001

Tableau 2. Comparaison du sous-groupe 9,5/20 versus les autres évaluateurs. Le Cohen's d de 2,37 est la valeur la plus élevée enregistrée dans l'ensemble du jeu de données et dans la carrière académique de deux membres de l'équipe.

« Attribuer un 9,5/20, c'est l'équivalent académique de faire tomber les clés de quelqu'un et de regarder sans se baisser. »

— Observateur de terrain, notes internes, session 047

4. Discussion

Nos résultats documentent pour la première fois de manière empirique et contrôlée l'existence du Biais de Position Académique, sa corrélation avec les traits antisociaux et narcissiques, et l'existence d'un marqueur comportemental objectif : la note de 9,5/20.

La note de 9,5/20 présente une géométrie psychologique particulière. Elle n'est pas une note basse — elle n'est pas 4/20, qui exprimerait un jugement sévère mais lisible. Elle n'est pas non plus 10/20, qui serait la frontière de la réussite. Elle est précisément, chirurgicalement, à 0,5 point de la réussite. Sa précision au demi-point signale une délibération apparente, et son résultat place l'étudiant dans une position que l'un de nos observateurs a décrite comme « l'équivalent académique de faire tomber les clés de quelqu'un et de regarder sans se baisser ».

L'effet médiateur du statut mérite attention : les assistants académiques présentent les scores PCL-R-Acad les plus élevés (18,7 ± 6,3), dépassant significativement les professeurs ordinaires. Nous attribuons ce résultat à la dynamique ENPS (effet du nouveau puni devenu surveillant) : l'assistant, récemment étudiant lui-même, transpose dans sa posture d'évaluateur une forme de revanche sur la vulnérabilité qu'il a vécue.

4.1 Limites

Le recrutement sous couvert d'une « étude sur les pratiques évaluatives » constitue une forme de tromperie partielle dont le comité d'éthique a été informé et qu'il a approuvée, non sans noter que « recruter des évaluateurs pour une étude sur les biais évaluatifs en leur disant qu'il s'agit d'une étude sur les pratiques évaluatives est lui-même un exemple de biais expérimental intéressant ».

Par ailleurs, plusieurs évaluateurs ont demandé à voir leurs propres résultats au PCL-R-Acad. Nous avons refusé. L'un d'eux a insisté à quatre reprises. Son score était de 31.

5. Conclusion

Le Biais de Position Académique est réel, mesurable, et corrélé à des traits de personnalité dont la présence dans des positions d'évaluation institutionnelle mérite une attention sérieuse. La note de 9,5/20 constitue son marqueur comportemental le plus objectivable.

Nous recommandons notamment l'obligation pour tout évaluateur attribuant une note de 9,5/20 de rédiger une justification écrite de minimum deux pages, relue par un pair externe — mesure dont nous anticipons qu'elle réduira mécaniquement la fréquence de cette note par simple coût d'opportunité.

Déclarations

Conflits d'intérêts : Trois membres de l'équipe sur quatre ont, à un moment de leur parcours, reçu une note qu'ils ont jugée injuste. R.M.-T. n'a jamais reçu de note injuste. Il le mentionne lui-même. L'équipe le lui reconnaît, légèrement.

Financement : FRS-FNRS (projet T.0247.24) et subvention de la Conférence des Recteurs des Universités Francophones de Belgique, qui n'a pas été informée de l'intégralité des hypothèses au moment de la soumission.

Remerciements : Les auteurs remercient les 743 participants, les 1 284 étudiants dont les défenses ont constitué le matériau observationnel et qui ne le sauront jamais, et le relecteur anonyme n° 2, originaire de Namur, qui a qualifié les résultats de « pas surprenants du tout ».

Références

  1. Aerts D., & Fontaine-Lebrun C. (2024). Vers un PCL-R adapté au milieu académique : étude de faisabilité. Revue Belge de Psychologie Institutionnelle, 7(1), 12–19.
  2. Hare R. D. (2003). Manual for the Revised Psychopathy Checklist (2e éd.). Multi-Health Systems.
  3. Raskin R., & Terry H. (1988). A principal-components analysis of the Narcissistic Personality Inventory. Journal of Personality and Social Psychology, 54(5), 890–902.
  4. Svensson E., Mwamba-Tshikala R., & Fontaine-Lebrun C. (en préparation). The 9.5/20 Note as a Cross-Cultural Psychopathological Marker. International Journal of Academic Power Dynamics. (Soumission prévue dès que l'équipe aura terminé de se remettre des données.)