1. Introduction

Que les individus se rassemblent avec leurs semblables est une évidence si ancienne qu'elle a plusieurs proverbes. L'Institut ne prétend pas la découvrir. Il prétend la mesurer, ce qui n'avait jamais été fait avec le degré de solennité requis, et surtout en tirer la conséquence que chacun refuse de tirer pour lui-même.

Car cette évidence a une particularité remarquable : tout le monde l'admet pour autrui et personne pour soi. Chacun observe sans peine que l'autre camp vit dans une bulle, se conforte entre semblables, ne rencontre jamais la contradiction — et chacun se juge, lui, exceptionnellement lucide, ouvert, exposé à la diversité des points de vue. La présente étude n'établit pas qu'un camp aurait tort. Elle établit que cette conviction d'être le seul lucide est également répartie, ce qui, statistiquement, la disqualifie.

2. Méthode

2.1 Constitution des groupes

Trois groupes ont été constitués selon l'orientation politique auto-déclarée sur une échelle en dix points, par échantillonnage stratifié visant la représentativité de chaque orientation. Aucun recrutement n'a été orienté de manière à préformer le résultat : l'association éventuelle entre orientation et fréquentation devait émerger des données, non du mode de recueil. Les effectifs, inégaux, reflètent les taux de participation effectifs.

Groupe Effectif Position auto-déclarée (échelle 1–10)
Orientation marquée à gauche (au-delà de la gauche de gouvernement)1 8471 à 3
Groupe médian (centre, sensibilité social-démocrate aisée)2 1944 à 7
Orientation marquée à droite (au-delà de la droite de gouvernement)1 9088 à 10

Tableau 1. Répartition des trois groupes. Les positions extrêmes de l'échelle définissent les deux groupes marqués ; le groupe médian occupe le centre. La description détaillée des milieux où les sujets ont été rencontrés fait l'objet de l'annexe ethnographique, dont la lecture n'est pas indispensable à la compréhension des résultats, mais que les enquêteurs ont tenu à verser au dossier.

2.2 Le contournement de la désirabilité sociale

Une question directe — « avez-vous déjà participé à un rassemblement de la frange extrême de votre orientation ? » — se heurte à un obstacle bien connu : peu de gens y répondent franchement, la désirabilité sociale conduisant chacun à minimiser une fréquentation jugée peu flatteuse. La question n'a donc pas été posée sous cette forme.

Les enquêteurs ont procédé indirectement, par une série de questions factuelles sur les habitudes et les lieux effectivement fréquentés au cours de l'année, sans jamais employer le mot « extrême » ni demander au sujet de se qualifier lui-même. La fréquentation a été reconstituée à partir de ces réponses concrètes, moins exposées au fard de la présentation de soi. C'est sur cette reconstitution que porte le test.

3. Résultats

Encart méthodologique · Qu'est-ce que le test du χ² ? — précision demandée par le Dr K. Osei-Mensah, responsable des statistiques

Le test du χ² (prononcer « chi carré ») sert à répondre à une question simple : deux caractéristiques d'une population sont-elles liées, ou se rencontrent-elles par pur hasard ? On l'emploie quand ces caractéristiques sont des catégories — ici, l'orientation d'un groupe (à gauche, au centre, à droite) et le fait d'avoir ou non fréquenté un rassemblement extrême.

Le principe tient en une phrase. On calcule d'abord ce qu'on observerait si les deux caractéristiques n'avaient aucun rapport — la répartition « attendue » sous l'hypothèse d'indépendance. Puis on la compare à ce qu'on observe réellement. Si l'écart entre les deux est trop grand pour être mis sur le compte du hasard, on conclut que les caractéristiques sont liées. Le χ² est précisément la mesure de cet écart : plus il est élevé, moins le hasard est une explication crédible.

Le Dr Osei-Mensah tient à préciser deux choses. D'abord, un lien statistique n'est pas une cause : le test dit que l'orientation et la fréquentation vont ensemble, non que l'une produit l'autre. Ensuite, le test ne dit rien de la force morale du lien, seulement de son existence : établir que les gens se tiennent près de leurs idées ne les en félicite ni ne les en blâme. Il ajoute qu'il aurait préféré qu'on ne le sollicitât pas pour démontrer une évidence, mais qu'ayant été sollicité, il exigeait qu'elle le fût correctement.

Le test du χ² établit une association hautement significative entre l'orientation d'un groupe et la fréquentation de l'extrême correspondant. Le résultat est symétrique : il vaut à droite comme à gauche, dans des proportions comparables.

Groupe A fréquenté l'extrême de sa propre orientation A fréquenté l'extrême opposé
Orientation marquée à droiteUne minorité substantielleNulle
Orientation marquée à gaucheUne minorité substantielle, du même ordreNulle
Groupe médianNulle (les deux)Nulle (les deux)

Tableau 2. Fréquentation croisée. Le fait notable n'est pas qu'un groupe fréquente son propre extrême — cela était attendu. C'est la parfaite symétrie : chaque orientation nourrit sa frange à un taux comparable, et aucun groupe ne fréquente jamais l'extrême du camp adverse. La régularité ne connaît pas de côté.

Deux observations complètent le tableau. Dans le groupe médian, deux sujets sur 2 194 déclarèrent avoir assisté à un rassemblement extrême — précision faite, dans les deux cas, qu'ils s'étaient trompés de salle et n'avaient compris qu'au moment des applaudissements. Par ailleurs, le même groupe médian présentait une anomalie : ses membres avaient, en moyenne, signé au cours du mois écoulé trois pétitions dont deux se contredisaient, tout en se déclarant « concernés » par l'ensemble des causes proposées, y compris celles qu'ils n'avaient pas su nommer.

Encart · Sur ce que l'étude NE dit pas

Le résultat se prête à un contresens qu'il faut écarter d'emblée. Qu'une minorité d'un groupe fréquente son extrême ne signifie pas que ce groupe est extrême : la grande majorité, dans chaque orientation, ne fréquente aucune frange et n'en partage pas les positions. Le glissement qui consisterait à assimiler une orientation à sa frange est précisément l'erreur de raisonnement que l'étude documente chez ceux qui l'appliquent au camp d'en face. L'Institut se garde de la commettre à son tour, dans quelque sens que ce soit. On mesure une probabilité de proximité, non une identité de nature.

4. Discussion

Le constat, une fois établi, est d'une banalité désarmante : se tenir près de ses idées rapproche de leurs formes intenses. Marcher vers la gauche éloigne mécaniquement de l'extrême droite et rapproche, à la marge, de l'extrême gauche ; l'inverse vaut exactement. C'est une propriété de la ligne, non des personnes qui s'y placent. L'eau, ici encore, mouille.

L'intérêt de l'étude n'est donc pas dans ce résultat, prévisible, mais dans ce qu'il révèle du regard porté sur lui. Interrogé sur ces chiffres, chaque groupe a spontanément reconnu la logique — pour l'autre camp. « Évidemment qu'ils dérivent vers leur extrême », concédait-on de bon cœur ; « nous, c'est différent, nous restons ouverts ». Or les données montrent une ouverture strictement identique, c'est-à-dire faible, dans tous les groupes. La conviction d'être l'exception lucide est le seul trait véritablement universel de l'échantillon.

C'est là que l'étude cesse d'être politique pour devenir cognitive. Le biais de confirmation social — se croire au centre parce qu'on est entouré de gens qui pensent comme soi — ne connaît pas de bord. Chacun mesure la bulle de l'autre avec une acuité qu'il perd entièrement dès qu'il s'agit de la sienne. La bulle n'est jamais celle où l'on se trouve ; c'est toujours l'autre.

5. Un événement survenu lors de la restitution

Fait rare, les auteurs ont organisé une restitution publique des résultats en présence de représentants des trois groupes. L'événement mérite d'être consigné, car il a offert la meilleure illustration de la conclusion.

À l'annonce de la symétrie parfaite des taux, une partie de la salle, à gauche, se leva, poing levé, et entonna un chant de lutte historique. Aussitôt, une autre partie, à droite, se dressa et couvrit le premier chant du sien, non moins ancien et non moins fort. Le groupe médian, resté assis, hésita, puis signa une pétition demandant le calme, et une seconde, quelques minutes plus tard, dénonçant la première. Le Comité d'Éthique, présent, nota que les deux extrémités de la salle, pour une fois d'accord sur un point, faisaient au même instant exactement la même chose : chanter plus fort que l'autre pour ne pas l'entendre. Il jugea la scène « d'une grande valeur pédagogique » et ne répondit à aucune des demandes de médiation, conformément à ses statuts.

« Les deux camps chantaient. Ils chantaient des chants différents, avec la même conviction d'avoir raison, et le même soin d'être plus bruyants que l'autre. C'est, à ce jour, le seul comportement que l'étude a observé à l'identique dans les deux groupes. »

Section 5

6. Limites

L'étude porte sur trois groupes définis par leur orientation ; elle ne prétend décrire ni la population générale, ni la répartition réelle des orientations dans le pays. Elle décrit un mécanisme — l'homophilie et son angle mort — et non une société. Enfin, l'étude n'émet aucune recommandation : constater que chacun se croit au centre n'indique pas où serait le centre, question dont l'Institut doute par ailleurs qu'elle ait un sens.

La situation est stable, au sens précis où l'entend l'Institut : chacun demeure persuadé d'être le point fixe autour duquel les autres penchent, et cette persuasion, également partagée, tient lieu d'équilibre.

Annexe — Description ethnographique des terrains d'enquête

Les enquêteurs ont consigné, pour chaque groupe, une description des milieux où les sujets ont été rencontrés. Ces notes, sans valeur statistique, sont versées au dossier à leur demande. L'Institut les reproduit telles quelles, en soulignant qu'elles portent sur des maniérismes de milieu — des façons d'être, de se vêtir, de parler — et non sur les personnes, dont aucune n'est identifiable, ni sur une quelconque dangerosité, qu'aucune observation n'a relevée dans aucun groupe. Le lecteur est invité à vérifier qu'il sourit un nombre égal de fois à chaque paragraphe ; dans le cas contraire, l'étude aura, sur lui, produit son principal résultat.

Terrain A — orientation marquée à gauche

Les sujets ont été rencontrés dans des lieux à forte densité de vélos-cargos, de lin brut et de conscience éclairée. On les trouve notamment dans la file d'attente des toilettes sèches d'un festival d'art éco-responsable, où l'on patiente sans impatience, par principe. On les trouve aussi au rayon vrac d'une coopérative alimentaire où chaque membre doit trois heures de son mois au rangement des lentilles corail équitables, et les donne avec un sérieux monacal. On les rencontre enfin à la sortie d'une conférence en librairie indépendante consacrée à un essai dont le titre articule au moins trois concepts, dont un de jardinage et un de justice sociale. Signe distinctif : interrogés sur leur ouverture aux idées adverses, ils la déclarent totale, et n'en ont jamais rencontré une seule.

Terrain B — groupe médian (centre)

Les sujets ont été rencontrés sur les terrasses où l'on boit un café blanc à six euros en évoquant une levée de fonds, dans les espaces de coworking premium où l'on porte des baskets immaculées avec un costume, et où l'on valide toute proposition d'un hochement de tête pragmatique ponctué d'un mot anglais. On les retrouve aux vernissages où il faut être vu, épicentre d'un milieu qui tient la culture pour un levier de croissance inclusive. Signe distinctif : ils se disent au-dessus des clivages, signent volontiers une pétition, puis une seconde qui l'annule, et considèrent l'écologie comme essentielle à condition que l'autonomie de la voiture le permette.

Terrain C — orientation marquée à droite

Les sujets ont été rencontrés à la sortie d'un office célébré en latin, où l'on remarque une prédilection pour les mocassins, les jupes plissées et les familles nombreuses aux prénoms triples empruntés au dictionnaire des Capétiens. On les trouve également aux salons du terroir et du patrimoine, où l'attachement à l'enracinement se dit sans détour et se boit en cidre local. On les rencontre enfin à la sortie d'une conférence sur la fermeté migratoire, dont le titre pose une question dont chacun, dans la salle, connaît déjà la réponse. Signe distinctif : interrogés sur leur ouverture aux idées adverses, ils la déclarent totale, et n'en ont jamais rencontré une seule — formulation, on l'a noté, rigoureusement identique à celle du terrain A.

Note des enquêteurs : la dernière phrase des terrains A et C n'a pas été harmonisée après coup. Les deux groupes l'ont réellement prononcée dans les mêmes termes. C'est cette coïncidence, plus qu'aucun chiffre, qui a convaincu l'équipe de la solidité de la thèse.

Déclarations

Conflits d'intérêts : Les trois auteurs déclarent des orientations politiques distinctes, qu'ils ont refusé de préciser, faisant valoir que leur révélation conduirait le lecteur à relire l'étude à la recherche du biais qu'il souhaite y trouver — ce qui, notent-ils, illustrerait une dernière fois la thèse.

Éthique : L'étude ne porte de jugement sur aucune orientation et ne constitue aucune catégorie de valeur entre les groupes. Elle documente une régularité symétrique. Le Comité d'Éthique, consulté sur l'opportunité d'étudier un sujet clivant, n'a pas répondu, ce qui vaut approbation selon nos statuts ; il a toutefois assisté à la restitution, ce qui constitue sa participation la plus active à ce jour.

Financement : Aucun. Les auteurs signalent avoir sollicité, par souci de symétrie, une association de gauche et une fondation de droite ; les deux ont décliné au motif que l'étude « donnait aussi raison à l'autre ». Ce double refus est versé au dossier comme résultat supplémentaire.

Remerciements : Les auteurs remercient Mme Beaumont-Schiavetti, chargée de coder les 5 949 questionnaires, qui a fait observer qu'elle-même n'appartenait à aucun des trois groupes, avant de reconnaître qu'elle n'avait, faute de temps, fréquenté aucun lieu depuis trois ans — ce qui la plaçait, statistiquement, hors du champ humain de l'étude.

Références

  1. Rousseau-Vidal, A. et Haddad-Lefevre, S. (2026). Homophilie et fréquentation des extrêmes : une symétrie mesurée au χ². Revue de Science Politique Quantitative, 8(2), 60–104.
  2. Nkemelu, C. (2025). La bulle est toujours celle de l'autre : angle mort du biais de confirmation social. Nanterre : Presses de l'Océan.
  3. Corpus des trois groupes (2026). 5 949 questionnaires (échantillonnage stratifié). Trait le plus stable  tous groupes confondus : la conviction d'être l'exception lucide.