1. Introduction
Le français contemporain des cités (FCC), tel que décrit par Goudailler (2007), constitue une forme de contre-légitimité linguistique — une langue du refus, un miroir inversé de la norme. Il permet aux locuteurs des cités de marquer leur identité, de transgresser l'ordre établi, d'exclure ceux qui les excluent.
Ce cadre théorique, solide et documenté, se heurte cependant à un phénomène empirique que les auteurs de la présente étude ont observé de manière fortuite, répétée, et de plus en plus difficile à ignorer : des jeunes femmes s'appellent mutuellement frère.
2. Revue de littérature
La littérature existante sur le FCC documente abondamment la fonction identitaire et subversive du verlan et de ses dérivés. Elle ne documente pas le cas spécifique de locutrices féminines interpellant leurs pairs féminins avec un terme désignant un lien de fraternité masculine.
Cette lacune est, en elle-même, un résultat.
Trois hypothèses théoriques préexistantes ont été mobilisées pour cadrer le phénomène :
Hypothèse A — La thèse de l'intégration de l'oppression (inspirée de Bourdieu, 1982) : en adoptant le vocatif masculin frère, les locutrices intègreraient l'ordre symbolique patriarcal jusqu'à le reproduire librement, spontanément, et avec enthousiasme entre elles. Le patriarcat aurait ainsi accompli ce que des siècles d'injonctions directes n'avaient pu réaliser : se faire appeler frère par des femmes, entre femmes, sans intervention masculine.
Hypothèse B — La thèse de la subversion par détournement : en s'appropriant le vocatif fraternel, les locutrices le videraient de sa substance genrée pour en faire un marqueur identitaire neutre, propre au réseau de pairs. Frère ne voudrait plus dire frère. Ce serait une victoire. Personne ne sait très bien sur qui.
Hypothèse C — La thèse pragmatique : elles disent frère parce que ça sonne bien et que tout le monde le dit. Cette hypothèse a été jugée insuffisamment théorique par les auteurs, mais elle bénéficie du soutien implicite des données.
3. Méthodologie
3.1 Constitution du panel
Le recrutement a été effectué dans trois lycées de zone urbaine sensible, entre octobre et décembre 2024. Les participantes ont été sélectionnées sur la base d'un critère unique : avoir été entendues utiliser le terme frère en s'adressant à une autre femme dans un rayon de cinq mètres autour de l'enquêtrice.
Ce critère a permis de constituer un panel de 47 participantes en quatre jours. Mbaye-Traoré S., contacté par visioconférence depuis un aéroport non identifié, a qualifié ce rythme de recrutement de « statistiquement préoccupant pour d'autres raisons. »
3.2 Protocole d'entretien
Chaque participante a été soumise à un entretien semi-directif de quinze minutes, au cours duquel il lui était demandé : (1) si elle utilisait le terme frère pour s'adresser à d'autres femmes ; (2) pourquoi ; (3) si elle avait conscience que le terme frère désignait étymologiquement un homme ; (4) ce qu'elle pensait de cette observation.
La question 3 a suscité, dans 28 cas sur 31, un regard que l'enquêtrice a transcrit comme « le regard de quelqu'un à qui on vient d'expliquer que l'eau est mouillée, mais en sens inverse. »
3.3 Considérations éthiques
Le Comité d'Éthique de l'ICF a été saisi. Il s'est réuni le troisième jeudi du mois. Ses conclusions sont attendues. En attendant, l'étude a été publiée.
4. Résultats
4.1 Résultats quantitatifs
| Vocatif | N | % | Statut théorique |
|---|---|---|---|
| Frère | 31 | 65,9 % | Masculin · usage dominant |
| Frérot | 12 | 25,5 % | Diminutif masculin · usage secondaire |
| Bro | 4 | 8,5 % | Anglicisme masculin · internationalisation |
| Sœur | 0 | 0,0 % | Féminin · absent du corpus |
Tableau 1. Répartition des vocatifs entre pairs féminins (n = 47). Le vocatif sœur n'a pas été observé. Son absence constitue le résultat le plus solide de l'étude.
La corrélation entre disponibilité lexicale théorique et usage effectif s'établit à r = 0,02. Cohen's d = non calculé. Mbaye-Traoré S. a indiqué qu'il calculerait cela « à l'atterrissage. »
4.2 Résultats qualitatifs
Les justifications fournies par les participantes se répartissent en trois catégories :
Catégorie 1 — La justification circulaire (n = 18) : « Je dis frère parce que tout le monde dit frère. » Cette réponse, bien que tautologique, présente l'avantage d'être empiriquement exacte.
Catégorie 2 — La justification affective (n = 9) : « Frère c'est fort, c'est pour dire que t'es proche. » Plusieurs participantes ont précisé que sœur « ça fait religieuse » ou « ça fait bizarre. » Ces associations sémantiques n'ont pas été explorées davantage, faute de budget.
Catégorie 3 — La justification méta (n = 4) : deux participantes ont spontanément évoqué la dimension genrée du terme, pour conclure que « le genre c'est dans la tête » ou que « les mots appartiennent à tout le monde. » L'une d'elles a ajouté : « De toute façon frère c'est verlan de... attends. » Elle n'a pas terminé sa phrase. L'enquêtrice a noté l'interruption sans intervenir, conformément au protocole.
« Ouais mais frère c'est pas pareil. »
P-23, 17 ans — réponse à la question sur la tension entre féminisme déclaré et usage du vocatif fraternel. Badge visible : « le féminisme c'est pour tout le monde ».5. Discussion
Les résultats de la présente étude soulèvent une question que la théorie féministe contemporaine n'avait, semble-t-il, pas anticipée : est-il possible que la langue du refus refuse également le vocabulaire du féminisme ?
La thèse de Goudailler (2007) postule que le FCC fonctionne « en miroir » par rapport à la langue normée. Si la langue normée produit des injonctions genrées, le FCC devrait, en toute logique miroir, produire leur inversion. Or l'inversion observée n'est pas sœur à la place de frère, mais frère à la place de sœur. Le miroir s'est retourné deux fois. Nous nous trouvons donc face à un miroir en miroir, ce qui constitue, selon Mbaye-Traoré S., contacté entre deux correspondances, « un problème que je ne m'attendais pas à avoir un mardi. »
Trois décennies de luttes pour la visibilité des femmes dans le langage — écriture inclusive, féminisation des titres, débats sur autrice — semblent avoir produit, en parallèle et sans concertation, un corpus de 31 jeunes femmes s'appelant mutuellement frère dans des couloirs de lycée.
Ce résultat ne valide aucune des trois hypothèses initiales de manière exclusive. Il valide partiellement l'hypothèse C, que les auteurs avaient jugée insuffisamment théorique. Les auteurs présentent leurs excuses à l'hypothèse C.
La participante P-23, 17 ans, a fourni la réponse la plus synthétique de l'ensemble du corpus. Interrogée sur la tension entre son usage du terme frère et ses déclarations féministes préalables, elle a répondu : « Ouais mais frère c'est pas pareil. »
Les auteurs ont consigné cette réponse. Ils ne l'ont pas réfutée. Elle constitue l'hypothèse D. Elle bénéficie, à ce stade, du même niveau de soutien empirique que les hypothèses A et B.
6. Conclusion
La présente étude établit que le vocatif frère, dans son usage entre locutrices féminines du FCC, constitue un phénomène linguistique réel, mesurable, et théoriquement embarrassant.
La climatisation n'est ni de droite ni de gauche. Elle est froide.
Frère n'est ni masculin ni féminin. Il est frère.
Ces deux constats, mis en regard, suggèrent que la langue, lorsqu'elle est suffisamment vivante, finit toujours par déjouer les catégories qu'on lui impose. Ce résultat est, à sa manière, rassurant. Il ne résout rien. Il constitue un constat. C'est le rôle de l'Institut.
Aucune participante n'a été blessée durant cette étude. Une enquêtrice a failli. La situation est stable.
Conflits d'intérêts : Aucun. L'ICF ne reçoit aucun financement de l'industrie du genre, de l'industrie du verlan, ni d'aucune formation féministe ou fraternelle.
Financement : Cette étude a été financée sur fonds propres de l'ICF. Budget total : 38€, dont 22€ de transports en commun pour l'enquêtrice.
Disponibilité des données : Les 47 entretiens sont disponibles sur demande. La phrase inachevée de la participante ayant tenté de verlaniser frère est disponible en l'état. Elle se termine par « attends ».
Note de la rédaction : Publié par l'Institut du Constat Fondamental — icf.news
Références
- Goudailler, J.-P. (2007). Français contemporain des cités : langue en miroir, langue du refus. Adolescence, 25(1), 119–124.
- Bourdieu, P. (1982). Ce que parler veut dire. L'économie des échanges linguistiques. Paris : Fayard.
- Bourdieu, P. (1983). Vous avez dit « populaire ». Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 46, 98–105.
- Melliani, F. (2000). La langue du quartier. Appropriation de l'espace et identités urbaines. Paris : L'Harmattan.
- Mbaye-Traoré, S. (2025). Communication personnelle depuis un aéroport non identifié. Non publiée.