Note interne — Réf. 2026-07/AInstitut du Constat Fondamental
De Prof. Didier Parmentier, rédacteur en chef, fondateur À L'ensemble du comité éditorial (accusé de réception facultatif, comme d'habitude) Objet Mention de l'étude n°27 dans la matinale d'une radio publique de grande écoute — absence totale d'information préalable de la rédaction Date 12 juillet 2026
Diffusion : restreinte. Ce document n'était pas destiné à la publication. Il n'a pas non plus été empêché.

Chers collègues,

J'ai appris jeudi, par mon kinésithérapeute, que notre étude n°27 (La Fiche Produit de Soi) avait fait l'objet d'une chronique dans la matinale d'une radio publique de grande écoute. Mon kinésithérapeute. Un homme que je paie pour manipuler mon épaule, et qui se trouve mieux informé de la vie de l'Institut que son fondateur.

Personne, au sein de cette rédaction, n'a jugé utile de me prévenir. Je rappelle — puisqu'il faut apparemment le rappeler — que j'ai fondé cet Institut, que mon nom figure sur le bail, et que je suis à ce jour la seule personne à savoir où se trouve la clé de la salle des archives.

La radio en question ne fournissant pas de transcription, j'ai demandé à Mme Beaumont-Schiavetti, qui a entendu la chronique dans sa voiture, de la reconstituer de mémoire. Elle l'a fait. Le document figure ci-dessous, accompagné de mes observations, qui ne sont pas facultatives.

Prof. D. Parmentier


Transcription reconstituée

Chronique diffusée en semaine, aux alentours de 7 h 50. Le nom du chroniqueur n'a pas été retenu. Fidélité estimée : 91 %. Les 9 % restants ont été comblés par vraisemblance. — E. B.-S.

« Ce matin, je voudrais vous parler d'une revue scientifique que personne ne connaît, et je pèse mes mots : c'est peut-être la revue la plus importante de l'année. Elle s'appelle l'Institut du Constat Fondamental. Rien que le nom, déjà, on sourit. »

Note du rédacteur fondateur

On ne voit pas pourquoi. Le nom est descriptif.

« C'est évidemment une fausse revue. Une satire. Des études parfaitement construites, avec des tableaux, des indicateurs, des comités — et tout est inventé. »

Note du rédacteur fondateur

La revue est réelle. Ses études sont concluantes. Le caractère fictif de nos données relève de la méthodologie, non de l'aveu.

« Leur dernière étude s'intitule La Fiche Produit de Soi. Et cette expression, retenez-la, parce qu'elle va entrer dans la langue. La Fiche Produit de Soi, c'est ce que nous devenons tous au moment de nous inscrire sur une application de rencontre : six photos, une taille, une profession, trois centres d'intérêt. Un être humain, réduit à une fiche produit.

Et là où ces gens sont très forts, c'est qu'ils ne se contentent pas de la blague. Ils inventent un indicateur : le Taux de Survie des Attributs Différenciants. Combien de ce qui fait de vous quelqu'un d'unique survit au passage dans le formulaire ? Réponse, selon leur tableau : chez les personnes les plus singulières, 94 % de perte. Vous avez bien entendu. Plus vous êtes singulier, plus vous perdez au format.

Il y a dans cette étude une phrase que je n'arrive pas à oublier. Parlant de tout ce que le formulaire ne peut pas contenir, les auteurs écrivent : "Le format ne les refuse pas. Il ne dispose simplement d'aucun endroit où les mettre." Écoutez cette phrase. Elle ne parle pas que des applications de rencontre. Elle parle de tous les formulaires de nos vies — l'entretien d'embauche, le dossier administratif, la case à cocher.

Ils vont plus loin. Ils identifient ce qu'ils appellent un "attribut orphelin" : la capacité à aborder naturellement, avec élégance, une personne en conditions réelles. Taux de transposition dans le format : zéro pour cent. La compétence humaine la plus ancienne du monde n'a pas de case.

Et puis il y a cette image, qui à mon sens quitte la satire pour entrer dans l'essai : le format est un pont dont le droit de passage se règle en singularité. On rit, et puis on repose le texte, et on ne rit plus. Parce que derrière la blague, il y a les chiffres réels, les nôtres : six à sept rencontres sur dix commencent aujourd'hui par un écran. Ce que cette étude décrit en riant, c'est le régime réel de la rencontre amoureuse. C'est un drame, raconté en langue administrative.

Une seule réserve, si les auteurs m'écoutent : la chute. L'étude se termine par "Leur situation sentimentale est stable. C'est précisément le problème." C'est bien. Mais je leur en propose une autre, gracieusement : la singularité n'a pas disparu ; elle attend simplement qu'on ferme l'application. Voilà. C'est cadeau. »

Note du rédacteur fondateur

La phrase finale de l'étude n°27 a été arrêtée par la rédaction à l'issue du processus habituel. La proposition du chroniqueur relève du lyrisme. Le lyrisme n'est pas évalué par les pairs.

« Allez lire l'Institut du Constat Fondamental. C'est brillant de drôlerie. On n'a pas écrit mieux sur la solitude contemporaine depuis longtemps — et c'est une fausse revue qui l'a fait. »

Note du rédacteur fondateur

L'étude n'est pas drôle. Elle est concluante.


Addendum — Seconde mention, découverte en cours de rédaction

En rédigeant la présente note, j'ai été informé — cette fois par ma belle-sœur, ce qui confirme que les canaux d'information de l'Institut passent désormais intégralement par mon entourage privé — qu'une seconde critique avait été publiée en réaction à la chronique ci-dessus. Mme Beaumont-Schiavetti n'a pu en retrouver ni l'auteur ni le support : elle n'en a conservé qu'une photographie partielle, prise dans une salle d'attente, cadrée avec la négligence qui caractérise sa génération. En voici le passage lisible :

« Le chroniqueur s'émeut, et il a raison de s'émouvoir : six à sept rencontres sur dix passent aujourd'hui par ces formats qui compressent la singularité — jusqu'à cette façon personnelle d'aborder l'autre "IRL", comme on dit désormais, expression absurde dont l'existence même mesure l'ampleur du problème : il a fallu inventer un sigle pour désigner la réalité. Mais il s'arrête au milieu du constat. Car la compression n'est que la moitié du dispositif. L'autre moitié, c'est que ces applications ne sont pas conçues pour que l'on se rencontre. Elles sont conçues pour que l'on reste. Chaque profil est une récompense à intervalle variable, mécanisme dont le behaviorisme a établi depuis un demi-siècle qu'il est le plus addictif de tous. L'étude que j'attends de cet Institut, c'est celle-là : que se passe-t-il quand la rencontre — le but affiché — devient, du point de vue du système, un incident de parcours ? »

Note du rédacteur fondateur

Ce critique anonyme, dont nous ignorons le nom, le support et l'existence, se permet de commander des études à l'Institut. Je tiens à préciser que le sujet qu'il « attend » figure au programme de recherche de l'Institut depuis une date que je situerai, par prudence, avant la publication de sa critique. L'Institut ne commente pas l'actualité. Il la précède. Le dossier est confié à la rédaction, qui en sera informée par la voie habituelle, c'est-à-dire fortuitement.


Dispositions
  1. Toute mention de l'Institut dans un média devra désormais être signalée à la rédaction avec un préavis de 96 heures, durée dont la pertinence a été établie par notre propre littérature (étude n°24).
  2. Le Comité d'Éthique a été consulté sur la présente note. Il n'a pas répondu, ce qui vaut approbation selon nos statuts.
  3. Mme Beaumont-Schiavetti est remerciée pour la transcription. Elle souhaite qu'il soit consigné qu'elle n'était pas volontaire. C'est consigné.

La situation, pour une fois, n'est pas stable. J'exige qu'elle le redevienne.

D. P.

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