L'étude n°38, parue cette semaine, établit une chose que beaucoup ressentent sans la nommer : plus on se construit — physiquement, socialement, professionnellement — plus il devient paradoxalement difficile de s'engager. L'article est rédigé dans une langue exigeante. Son autrice principale, Anneke Verschueren, en a tiré un livre destiné à tous : Trop pour un seul cœur. Je l'ai interrogée pour l'Institut, en lui demandant de laisser les équations au vestiaire. Elle a accepté de bonne grâce, ce qui est plus que ce que j'obtiens habituellement de mes interlocuteurs.
Parce que tout le monde le sait mal. On croit que ces avantages s'additionnent — un peu de beauté, plus un peu d'argent, plus un bon diplôme, et on ferait le total. En réalité, ils se multiplient. C'est très différent.
Prenez quelqu'un qui gagne mieux sa vie. Il dort mieux, se soigne mieux, s'habille mieux : son physique en profite. Ce meilleur physique lui donne de l'assurance. Cette assurance le pousse à tenter des choses qu'il n'aurait pas tentées. Et ces tentatives élargissent son cercle, ce qui lui rapporte encore des opportunités. Vous voyez ? Un seul atout en réveille trois autres. C'est pour ça que l'écart se creuse si vite entre les gens, sans que personne ne l'ait vraiment voulu.
En un sens très concret, oui — mais pas magiquement. L'argent achète du temps et du soin. Le temps de faire du sport, de bien manger, de se reposer, de s'occuper de soi. Ce n'est pas l'argent qui embellit, c'est ce qu'il permet de s'accorder. Un de mes lecteurs me l'a résumé mieux que moi : « je ne suis pas devenu beau, j'ai juste arrêté d'être fatigué. »
C'est une histoire qui m'a marquée. Un homme qui a passé plusieurs années à se reconstruire : il a arrêté l'alcool, s'est mis au sport, a suivi une formation, s'est intéressé à la philosophie. Objectivement, il a énormément gagné. Mais il vit toujours au même endroit, dans le même environnement, où ces qualités-là ne s'échangent pas, ne se remarquent pas, ne valent rien.
Ma façon de le dire, dans le livre, c'est qu'il n'a pas changé de valeur, il a changé de marché — sans changer d'adresse. Ce qu'il a accumulé existe bel et bien. Ça attend simplement un endroit où ça compte. Et ça, c'est vertigineux à vivre : être devenu quelqu'un que votre quartier ne reconnaît pas encore.
C'est le paradoxe central du livre, et il touche énormément de gens. Cette femme a fait tout ce qu'on lui a dit de faire : elle s'est cultivée, elle a progressé, elle a gagné en assurance et en indépendance. On lui avait promis que « travailler sur soi » l'aiderait à rencontrer quelqu'un. Et c'est vrai — pour l'accès. Elle a désormais bien plus d'options qu'à 28 ans.
Sauf que s'engager, c'est renoncer au reste. Et plus vous avez d'options, plus renoncer coûte cher. Chaque personne qu'elle rencontre, elle la compare — sans le vouloir, presque malgré elle — à toutes celles qu'elle pourrait encore rencontrer. Ce n'est pas de l'exigence, ce n'est pas un caprice : c'est mécanique. Le même travail qui lui a ouvert le marché lui rend très difficile d'en sortir. On l'a préparée à entrer. Personne ne l'a préparée à s'arrêter.
Exactement. Tout le discours du développement personnel, de la réussite, de l'amélioration de soi, est un discours d'entrée sur le marché : deviens la meilleure version de toi, et les portes s'ouvriront. C'est vrai, les portes s'ouvrent. Mais une rencontre, une vraie, ce n'est pas une porte qui s'ouvre — c'est une porte qu'on accepte de refermer derrière soi. Et ça, personne ne l'enseigne, parce que ça ne se vend pas. On ne fait pas de programme en dix étapes pour apprendre à renoncer au reste du monde.
Elle vient du marché, pas de nous. Quand on passe des années à se coter, à s'évaluer, à se comparer, on finit par appliquer ce réflexe à tout le monde — y compris à des gens qu'on a aimés, ou admirés. On les réévalue rétroactivement, comme des actions en bourse. Et souvent, ça nous met mal à l'aise. Ce malaise, je le vois comme une bonne nouvelle : c'est la preuve qu'il reste en nous quelque chose que le barème n'a pas complètement colonisé. La gêne, c'est l'humain qui résiste au calcul.
Dans le livre, je ne juge jamais cette pensée. Je dis juste : ce n'est pas vous qui pensez ça, c'est le barème qui pense à votre place. Et le simple fait que ça vous gratte prouve que vous n'êtes pas entièrement le barème.
Avec beaucoup de prudence, oui, parce que c'est un terrain miné. Ce que je constate, sans le cautionner, c'est que le marché applique aux mêmes qualités des barèmes différents selon qu'on est un homme ou une femme, et selon l'âge. Une même trajectoire — mûrir, prendre de l'expérience — peut être cotée à la hausse d'un côté et à la baisse de l'autre.
Mon point n'est pas de dire que c'est juste, ni même que c'est réel « en soi ». Mon point, c'est que c'est incohérent. Une mesure qui donne deux résultats opposés pour la même chose n'est pas une mesure : c'est une convention. Et une convention, ça se date, ça change, ça n'a rien de naturel. Le dire, c'est déjà commencer à s'en libérer.
Si. Une chose. Et c'est par elle que je termine le livre.
Tous les atouts dont nous avons parlé se fabriquent : le physique s'entretient, l'aisance s'apprend, la confiance se construit, le diplôme s'obtient. Tout ça, on peut l'acquérir, le réparer, le simuler même. Mais il y a un signal qui résiste à tout ça : la façon dont quelqu'un bouge quand il ne se surveille plus. La manière de rire vraiment, de marcher sans y penser, de danser. Ça ne s'achète pas, ça ne se travaille pas, ça ne se cote pas.
Il y a un vieux conseil que je cite : « si vous voulez connaître une personne, regardez-la danser. » Tout le reste, c'est le marché. Ça, non. C'est la seule chose du marché qui n'en fait pas partie — et c'est peut-être la seule qui compte vraiment.
L'entretien s'est terminé là. Mme Verschueren m'a demandé, en partant, si je dansais. J'ai répondu que ma thèse ne m'en laissait pas le temps. Elle a souri et m'a dit que c'était, précisément, le sujet de son livre. Je n'ai pas encore déterminé ce qu'elle voulait dire. Je le consigne pour mémoire.
É. Beaumont-Schiavetti
Le rédacteur en chef prend acte de la parution d'un entretien tiré d'une étude qu'il n'a pas lue, conformément à sa position sur la non-conformité bibliographique en cours de rectification. Il relève néanmoins qu'un livre de vulgarisation a été tiré d'un article de l'Institut avant que l'Institut lui-même en ait été informé, et note que ce mécanisme lui est désormais familier.
Pour aller plus loin — et retrouver les chiffres, les tableaux et la méthode : lire l'étude n°38 complète, L'Intérêt Composé du Capital Humain sur le Marché de l'Appariement.