Note interne — Réf. 2026-07/HInstitut du Constat Fondamental
De Mme Émilie Beaumont-Schiavetti, doctorante — chargée de l'entretien À L'ensemble du comité éditorial, et pour information au lectorat Objet Entretien avec Adélaïde Lecomte-Baelen, autrice de « Peut-on être heureux quand l'environnement ne l'est pas ? » — quand on guérit plus vite que son quartier Date 21 juillet 2026
Diffusion : publique. La direction scientifique m'a de nouveau confié cet entretien, au motif renouvelé que je disposais « du temps nécessaire ». Le constat, à force, m'interroge.
Adélaïde Lecomte-Baelen
« Peut-on être heureux quand l'environnement ne l'est pas ? »
Éditions du Souterrain, 2026
× Couverture du livre « Peut-on être heureux quand l'environnement ne l'est pas ? » — vue agrandie

L'étude n°42, parue récemment, avance une idée que beaucoup de cliniciens pressentent sans l'inscrire au dossier : le lieu de vie — et surtout le voisinage — pèse davantage sur le bien-être que le logement lui-même, la ville ou le fait d'être propriétaire. L'article est écrit dans une langue d'appareil. Son autrice principale, la Pr Adélaïde Lecomte-Baelen, en a tiré un livre pour tous. Je l'ai interrogée pour l'Institut, en lui demandant de laisser les échelles cotées au vestiaire. Elle a accepté — en précisant qu'elle « cotait rarement les conversations », ce que j'ai choisi de prendre pour un oui.

Commençons par le titre, qui est une question. « Peut-on être heureux quand l'environnement ne l'est pas ? » On attendrait d'une professeure de psychologie clinique une réponse prudente. Quelle est la vôtre ?

Prudente, elle le sera quand même : cela dépend. Mais pas de la personne — c'est là tout le livre. On a passé des décennies à demander aux gens de s'adapter, de travailler sur eux, de « mieux gérer ». Et c'est souvent juste. Sauf qu'à un certain point, quelqu'un a tellement bien travaillé sur lui-même qu'il ne reste plus rien à ajuster de son côté. Ce qui coince est dehors. Et là, continuer à lui demander de s'adapter, ce n'est plus de l'accompagnement, c'est une impasse déguisée en vertu.

Je le résume souvent d'une phrase : on peut aimer profondément sa maison et vivre mal ; il suffit d'un mur partagé avec la mauvaise personne. Le confort qu'on mesure — la surface, le jardin, le fait d'être propriétaire — ne dit presque rien de ce qu'on vivra derrière la porte. Ce qui décide, c'est qui se trouve de l'autre côté du mur.

Votre livre s'organise autour d'un cas. Un homme dont vous dites qu'il a « trop bien guéri ». Que voulez-vous dire ?

C'est un homme qui, sur plusieurs années, a tout repris à zéro. Il a arrêté de boire. Il s'est mis au sport. Il a lu, s'est intéressé à la philosophie, a appris à se tenir tranquille là où, avant, il aurait répondu. Objectivement, c'est une réussite thérapeutique comme on en voit peu. Le problème, c'est qu'il vit exactement au même endroit qu'avant. Dans un environnement où rien de ce qu'il a acquis ne se voit, ne s'échange, ne compte. Il est devenu quelqu'un d'autre à une adresse qui ne l'a pas suivi.

Une collègue, Anneke Verschueren, l'avait formulé pour l'étude n°38 d'une phrase que je lui emprunte volontiers : il n'a pas changé de valeur, il a changé de marché — sans changer d'adresse. Moi, je prends la suite côté clinique : et si, précisément, c'était l'adresse le problème, et non lui ?

Vous parlez d'incivilités, de provocations. On sent que vous choisissez vos mots. Pourquoi cette précaution ?

Parce qu'il serait facile, et malhonnête, de faire de ses voisins des méchants. Ce ne sont pas des méchants. Ce sont des gens dont les codes ne sont plus les siens — le bruit tard, les remarques, la petite hostilité de ceux qui sentent que quelqu'un a pris de la distance et le lui font payer, souvent sans le formuler. Ça n'a rien d'un roman policier. C'est une inadéquation, pas une infamie. Et lui n'est pas un saint entouré de brutes : il est simplement devenu incompatible avec un lieu qui, lui, n'a pas bougé.

Il y a une difficulté supplémentaire dans son histoire : un sursis. Vous y consacrez un chapitre entier.

Oui, parce que c'est le nœud. Quand on vit sous sursis, la provocation devient un piège d'une cruauté particulière. Répondre, c'est tout perdre — des années de reconstruction annulées par dix secondes. Ne pas répondre, c'est encaisser, jour après jour, dans un corps qui a appris à ne plus se calmer avec de l'alcool. Il se retrouve à devoir être irréprochable dans le seul contexte au monde qui rend l'irréprochabilité épuisante. On lui demande la maîtrise de soi là où même quelqu'un de « guéri » aurait de bonnes raisons de flancher. Ce n'est pas un défaut de volonté. C'est une charge que le lieu lui impose et qu'un autre lieu lui épargnerait.

Vous refusez, dites-vous, le mot « rechute ». C'est un choix fort pour une clinicienne.

Je ne le refuse pas — je refuse qu'il serve d'explication paresseuse. Quand un homme comme lui vacille, la première réflexe est de regarder en lui : sa fragilité, son terrain, son histoire. On oublie de regarder autour. S'il craque, ce n'est pas parce qu'il n'a pas assez guéri ; c'est parce qu'on l'a laissé guérir dans un endroit qui, chaque jour, teste sa guérison au maximum. On ne juge pas la solidité d'un pont en le laissant sous un poids qu'aucun pont ne devrait porter en permanence.

La conclusion de son parcours thérapeutique est inhabituelle : elle ne porte pas sur lui, mais sur son adresse.

C'est le tournant du livre, et il a surpris jusqu'à moi. Au terme d'un travail sérieux, la conclusion n'a pas été « il doit encore progresser ». Elle a été : son environnement social n'est plus adapté à ce qu'il est devenu. Ce n'est pas un échec, c'est un diagnostic. On ne prescrit pas toujours un effort de plus. Parfois, on constate qu'un être a dépassé son cadre, et que le soin le plus juste consiste à reconnaître que le cadre, désormais, lui fait du mal. Déménager n'est pas fuir. C'est, pour lui, la dernière étape d'un traitement.

Tout le monde ne sort pas de prison ni ne vit sous sursis. En quoi ce cas très particulier parle-t-il au lecteur ordinaire ?

Parce que le mécanisme, lui, est universel — le cas n'en est que la version amplifiée. Chacun connaît, à plus petite échelle, ce décalage : on grandit, on change, on se met à vouloir autre chose, et l'entourage nous garde dans le rôle qu'il nous connaît. Le collègue qu'on n'écoute plus depuis qu'il a « pris la grosse tête », l'amie qui a arrêté de boire et qu'on invite moins, celui qui s'est mis à lire et qu'on trouve « prétentieux ». Ce ne sont pas des drames. Mais c'est le même ressort : un progrès individuel qui rencontre un milieu qui ne l'échange pas. Mon homme le vit à l'extrême, avec une peine à la clé. Le lecteur, lui, le reconnaîtra en plus doux — et c'est précisément pour ça qu'il refermera le livre en se disant : ce n'était donc pas moi le problème, c'était l'endroit.

Et parfois, il n'y a même pas de progrès en jeu, juste un voisin. Je raconte le cas d'un retraité que tout le monde décrivait comme l'homme le plus tranquille de sa rue, jusqu'au jour où une simple demande d'arrêter des travaux tardifs a fait basculer son existence entière. Entre gens paisibles, il n'y a parfois pas grand-chose à se dire — sinon que le voisin, lui, ne l'était pas. On croit que la paix d'un lieu tient à ses habitants ; elle tient au plus difficile d'entre eux.

Ce que vous décrivez pourrait donner un livre sombre. Il ne l'est pas. Pourquoi ?

Parce que c'est, au fond, une histoire d'espoir mal rangé. Tout ce que cet homme a construit existe réellement — la sobriété, le corps, la pensée, le calme. Rien de tout cela n'est perdu. C'est simplement en attente d'un endroit où ça vaut quelque chose. Et ça, ce n'est pas une fatalité : ça se déplace. Le message du livre n'est pas « vos voisins vous détruisent ». Il est : ce que vous êtes devenu est réel, et il existe des lieux où cela compte. Le travail n'était pas inutile. Il attendait juste la bonne adresse.

Le livre prolonge, pour le grand public, l'étude n°42 complète, La Cartographie Résidentielle : le lieu de vie comme angle mort de l'anamnèse. Il fait écho à l'étude n°38, dont il reprend l'intuition sous un autre angle.

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