Studio B, 7 h 49. Le voyant rouge n'est pas encore allumé. La Pr Bonnefoy-Tissot est arrivée à 7 h 31, ce que la régie a noté sans savoir pourquoi l'Institut lui demandait de le noter. Le journaliste n'a pas lu l'étude ; on le lui a demandé expressément, afin qu'il pose les questions de quelqu'un qui ne l'a pas lue. Il a dit que ce ne serait pas difficile. Neuf minutes quarante — le journaliste a mordu sur les titres, ce qui lui est arrivé rarement et a été consigné. Les titres sont à 8 h.
Sur des choses que tout le monde sait, et que nous vérifions quand même. Celle d'aujourd'hui porte sur le couple, et plus précisément sur une idée que tout le monde a : l'amour s'use avec le temps. Nous avons voulu savoir quand.
Très tôt. Beaucoup plus tôt qu'on ne croit — et ce n'est pas exactement qu'il s'use. Nous avons interrogé trois cent vingt couples, chacun de son côté, et nous n'avons jamais prononcé le mot amour, parce qu'un couple à qui l'on demande s'il est encore amoureux répond à un enquêteur, ce qui est une autre question. À la place, nous avons demandé à chacun de deviner ce que l'autre répondrait à trente questions sans aucune importance : ce qu'il commanderait au restaurant, à quelle heure elle s'endort, plutôt fenêtre ou couloir. Plus on devine juste, plus l'autre est ce que nous appelons acquis. Après un an de vie commune, on devine l'autre à 62 %. Après deux ans, 76 %. Après trois, 80 %. Et ensuite ça ne bouge presque plus : à vingt ans comme à quarante, 85 %.
Non — et je vous remercie de me permettre de le dire dès la troisième question, notre statisticien y tenait. On devine à 85 % ses préférences banales. Personne ne connaît 85 % d'un être humain. Mais c'est justement le point : ce n'est pas ce que l'autre a de profond qui devient prévisible, c'est ce qu'il a de quotidien — et c'est le quotidien qu'on vit avec lui. L'autre est acquis très tôt, et ce jour-là rien ne se passe. Il n'y a pas d'anniversaire de l'acquis. On ne s'en aperçoit que bien plus tard, le jour où il fait quelque chose qu'on n'avait pas prévu, et qu'on se dit « mais avec qui je vis ? ». Ce jour-là on croit découvrir l'autre ; en réalité — c'est ma lecture de clinicienne, l'étude ne mesure pas ça — on découvre qu'on ne le regardait plus.
C'est la deuxième chose que nous avons mesurée, sans la nommer non plus : ce que nous appelons le signal. Est-ce que vous pensez à lui dans la journée. Est-ce que vous avez envie qu'elle rentre. Est-ce que, quand il appelle, c'est plutôt une bonne nouvelle. Des choses très simples : est-ce que la présence de l'autre produit encore quelque chose. Et ce signal baisse — mais il baisse avec l'acquis, pas avec les années. Deux couples qui ont le même nombre d'années n'ont pas le même signal ; ce qui les distingue, c'est à quel point ils se prédisent. Le temps n'use pas ; il laisse le temps à l'acquis d'arriver, et l'acquis arrive vite.
C'est rassurant. Et l'une des hypothèses pour comprendre pourquoi cela produit ensuite moins de signal, c'est justement la prédiction. Le cerveau — c'est une hypothèse de mécanisme, je le dis tout de suite, personne n'a été mis dans un scanner pour cette étude — le cerveau ne réagit pas à ce qui est bon, il réagit à ce qui est bon et qu'il n'attendait pas. Le café qu'on vous apporte tous les matins ne vous fait plus rien ; le jour où on ne vous l'apporte pas, il vous fait un trou. Quelqu'un devenu très prévisible dans le quotidien produit moins de signal — non parce qu'il vaut moins, mais parce qu'il surprend moins. Il n'est pas devenu un pauvre type. Il est devenu prévu.1
C'est ce qu'on aurait aimé trouver, et ce n'est pas ce qu'on a trouvé. Nous avons regardé de près les couples de plus de vingt-cinq ans : ceux chez qui le signal tourne encore, et ceux chez qui il s'est éteint. Ils se prédisent exactement aussi bien : 86 % contre 85 %. Après vingt-cinq ans, plus personne n'est imprévisible. Ce qui les distingue, c'est ce qu'ils font le jour où ils se trompent. On leur a révélé trois prédictions ratées — « vous pensiez qu'il prendrait le poisson, il a dit les légumes » — et on a regardé la réaction. Chez ceux qui tournent, c'est du plaisir presque une fois sur deux : « ah bon ? tiens. » Chez les éteints, une fois sur sept ; le reste du temps, c'est « ah ». Nous appelons ça l'erreur aimée. On ne reste pas amoureux en prédisant moins ; on reste amoureux en se trompant encore un peu, et en aimant ça.
Vous l'avez, et vous venez de décrire notre protocole avec vingt ans d'avance, en plus drôle. Dans ce jeu, le carton, c'est la réaction de celle qui a vu l'autre se tromper sur elle. Cas un : il répond à côté, elle n'est pas contente, elle tape — elle est fâchée, mais elle réagit : l'erreur produit encore quelque chose. Cas deux : il répond à côté, et elle ne prend même plus la peine de lever le carton — l'erreur ne produit plus rien. Dans nos chiffres, c'est exactement ce qui se passe avec les années : l'agacement monte à peine — sept points — ; ce qui monte, c'est l'indifférence — quatorze ; et ce qui baisse, c'est le plaisir. Alors oui, c'est la réponse à votre question, et c'est aussi la réponse à la première partie : se plaindre de l'autre, c'est encore réagir à lui. Le couple qui se dispute sous le carton n'est pas éteint ; celui qui est éteint, c'est celui où le carton reste sur la table. La plus belle réaction, c'est « ah bon ? tiens » ; mais le coup de carton n'est pas le pire. Le pire, c'est « ah ».
Non, et je tiens à ce que ce soit le seul « non » catégorique de cet entretien. Les couples qui tournent font effectivement plus de choses nouvelles ensemble — deux fois et demie plus — et ils aiment se tromper. Mais ces deux choses réunies n'expliquent qu'un tiers de la différence. Les deux autres tiers, nous ne les expliquons pas, et nous avons décidé de ne pas leur donner de nom. Un lecteur qui sortirait de notre étude avec une recette — un restaurant différent le samedi — aurait lu le tiers et oublié le reste. C'est pour ça que les magazines n'écrivent pas nos titres.
Nous ne leur avons pas demandé pourquoi ils restent — on ne pose pas cette question à quelqu'un qui ne se l'est pas posée. Nous leur avons demandé : si vous deviez déménager seul demain, qu'est-ce qui serait le plus compliqué ? Chez ceux dont le signal tourne, la réponse est l'autre — « qu'elle ne soit pas là ». Chez ceux dont il est éteint, la réponse est la maison, les enfants, le crédit — et, pour près d'un tiers, quelque chose que personne ne met dans les magazines non plus : « il ne s'en sortirait pas », « elle n'a personne d'autre ». On ne reste pas seulement pour ce qu'on perdrait ; on reste pour ce que l'autre perdrait. Ce n'est pas de l'amour, et nous ne le rebaptisons pas. Mais ce n'est pas rien, et nous ne le méprisons pas non plus. Il y a deux façons de durer : tenir, et tourner. Et la seconde n'est pas la version réussie de la première.
Concrètement : il y a des couples qui durent parce que l'autre leur fait encore quelque chose — ils tournent. Et il y a des couples qui durent parce que la vie qu'ils ont construite ensemble tient debout — la maison, les enfants, les habitudes, l'autre qui a besoin d'eux — même si l'autre ne leur fait plus grand-chose. Ils tiennent. Les pages psycho vous diraient que les seconds ont échoué et qu'il faut devenir les premiers. Nous ne disons pas ça. Tenir, c'est une façon de durer qui a ses raisons, et certaines de ces raisons sont bonnes ; tourner, c'en est une autre, et on ne passe pas de l'une à l'autre en s'appliquant. Ce que l'étude vous dit, si vous êtes dans votre voiture et que vous vous reconnaissez dans l'un des deux : ce n'est pas un verdict. L'acquis n'attend pas vingt ans — dans nos données, l'essentiel du chemin est parcouru dans les premières années, chez la plupart des couples — et ce qui s'est passé ensuite chez vous n'est pas une note. C'est une date.
Bien sûr. Vous êtes dans votre voiture, il est huit heures moins cinq, et votre téléphone s'allume : c'est lui, ou c'est elle. Le signal, c'est ce qui se passe en vous à ce moment-là, avant même que vous sachiez ce qu'il veut. Si quelque chose bouge — une petite bonne nouvelle, « tiens » — le signal tourne. Si rien ne bouge — vous regardez qui c'est, vous voyez que c'est lui, vous remettez le téléphone dans le vide-poche, sans humeur, sans rien — le signal est éteint. Ce n'est pas une question de bonheur ni de malheur ; c'est une question de savoir si la présence de l'autre produit encore un mouvement. Et l'étude dit : ce mouvement ne semble pas s'éteindre simplement parce que les années passent ; il est davantage lié au fait que l'autre est devenu très prévisible dans le quotidien — et il peut ne pas s'éteindre, chez des gens qui se prédisent pourtant à 85 %.
Je suis en déplacement.
Le journaliste — Merci. L'étude s'appelle « L'Acquis », elle est en ligne, et elle ne vous dira pas quoi faire. 8 h, les titres — avec un peu de retard, dont je prends la responsabilité.
Un magazine de psychologie grand public a publié cet été le témoignage d'une femme déclarant que son compagnon était « devenu un pauvre type ». L'Institut ne cite personne — ni le magazine, ni la femme, ni le compagnon —, et tient à préciser que l'Étude n°66 n'est pas une réponse à ce témoignage : c'est une réponse à la phrase, qui appartient à tout le monde. Personne ne fera le lien ; et quand bien même.
Pr Laure Bonnefoy-Tissot
Comité d'éthique — invitée de 7 h 50, arrivée à 7 h 31