Note interne — Réf. 2026-08/EInstitut du Constat Fondamental
De Pr Laure Bonnefoy-Tissot, comité d'éthique — présente, et à l'heure À L'ensemble du comité éditorial, et pour information au lectorat Objet Coffee Time n°2 : rencontre entre le Pr Bonnefoy-Tissot et le Conseiller Clinique, après l'Étude n°69, sur un mot qui ne tient plus Date 23 août 2026
Diffusion : publique. Deuxième entretien au café de l'Institut, retranscrit par Mme Beaumont-Schiavetti, non relu par l'interviewé — l'usage établi lors de son intégration a été maintenu, cette fois à sa demande plutôt que par négligence.
Le café de l'Institut, plus tard dans l'après-midi : deux tasses, la lumière a changé

Café de l'Institut, un dimanche, 15 h 10 — l'Institut n'observe pas de jours fermés, et personne n'a jamais demandé pourquoi. La Pr Bonnefoy-Tissot est arrivée la première, ce qui ne fait plus l'objet d'une note distincte. Le Conseiller Clinique est arrivé ensuite, a commandé un café qu'il n'a pas bu, et a attendu qu'on lui pose une question avant de s'asseoir tout à fait. Le premier entretien portait sur la méthode de l'Institut. Celui-ci porte sur un mot.

Pr Laure Bonnefoy-Tissot — Nous venons de publier l'Étude n°69, sur la résilience. Je l'ai lue deux fois. La deuxième parce que quelque chose, dans le ton, ne ressemblait pas au reste du corpus. Vous y avez un encart. Je voudrais savoir ce qui n'est pas entré dans l'étude, et pourquoi.

Commençons par le mot lui-même. Vous ne l'aimez pas. Pourquoi ?

Ce n'est pas une question de goût. Le mot désignait au départ une trajectoire — une manière dont certaines personnes traversent, qu'on observe, qu'on décrit. Il est devenu une qualité qu'on aurait, une vertu qu'on cultiverait, presque une ressource qu'on gérerait comme un compte en banque. Ce déplacement n'a l'air de rien. Il change tout : une trajectoire, ça se constate ; une vertu, ça se distribue. Et dès qu'on distribue, il y a ceux qui reçoivent et ceux qui ne reçoivent pas.

L'étude dit précisément cela, avec des chiffres. Qu'est-ce qui vous a fait demander un encart, alors ?

Parce que les chiffres disent que les qualités qu'on associe au mot ne prédisent presque rien, et moi je voulais dire ce qu'il coûte. Ce ne sont pas les mêmes choses. En consultation, le mot arrive toujours dans le même sens : de l'extérieur vers l'intérieur. C'est l'entourage qui dit « tu es résiliente ». La personne elle-même ne le dit presque jamais. Et je vois ce que le compliment fait à celui qui le reçoit — il comprend en même temps qu'on l'admire et qu'on attend de lui qu'il continue.

Vous avez formulé cela dans l'encart. Ce que vous n'y avez pas mis, c'est la clinique dont vous venez. Vous avez été formé à la clinique transculturelle.

Oui, et c'est là que le mot m'est devenu impossible à employer comme une vertu. Cette clinique-là travaille avec des personnes déplacées à la suite de génocides. Elle a un concept central, qui n'est pas un concept de mesure : l'ineffable. Il y a des souffrances pour lesquelles il n'y a pas de mots, ou plus de mots. Devant ça, la question n'est plus de savoir si la résilience est une qualité — la question est de savoir de quel droit on irait accoler un concept vendable à ce qui n'a plus de langue. Ce serait une deuxième violence. Infiniment plus discrète que la première, évidemment, mais qui procéderait encore du même mouvement : mettre quelque chose sur quelqu'un qui ne l'a pas choisi.

C'est un argument moral. L'Institut, en principe, ne fait pas de morale.

L'Institut fait des constats, et c'en est un. Quand une personne n'a plus de mots, tout mot qu'on lui apporte de l'extérieur vient occuper une place vide. Si le mot qu'on apporte est un compliment, on lui demande, en plus de tout le reste, de le mériter. Ce n'est pas de la morale, c'est de la clinique : je décris ce qui arrive dans la pièce quand on emploie ce mot-là.

Vous parlez du pire. La plupart de vos patients ne viennent pas de là.

Non, et c'est peut-être le plus instructif — parce que ça ne marche pas mieux dans l'ordinaire. J'ai reçu une patiente, dont l'histoire n'a hélas rien d'unique : une enfance difficile, des violences subies. Elle s'est reconstruite. Reprise d'études, indépendance, autonomie. Exactement la trajectoire qu'on mettrait en couverture d'un livre sur le sujet. Elle m'a dit un jour, sans dramatiser, presque en passant : « Oui, mais je trouve que ça reste cher payé. »

Cette phrase m'a plus appris que n'importe quel ouvrage. Elle ne nie pas avoir avancé. Elle ne nie pas être debout. Elle refuse le troc — l'idée qu'être debout devrait racheter ce qu'il lui en a coûté d'y arriver. Rien n'oblige les deux à s'annuler, et le vocabulaire de la vertu suppose en permanence qu'ils s'annulent.

L'étude s'arrête sur 93 % d'inexpliqué. Vous, en consultation, vous ne pouvez pas vous arrêter là. Vous mettez quoi, à cet endroit ?

Rien qui se publierait, et je tiens à ce que ce soit dit dans cet ordre : l'étude a raison de s'arrêter où elle s'arrête, et je ne vais pas remplir ce vide avec une intuition en prétendant que c'est un résultat. Mais nous ne sommes pas dans une étude. Nous sommes au café.

Alors : je ne crois pas que rester debout soit une force, au sens où on l'entend d'habitude. Je crois qu'il y a en dessous quelque chose qui ressemble à de la dignité. On reste debout parce qu'il faut. Au nom de quoi, exactement ? Je ne sais pas. Je n'ai pas de mécanisme, pas de circuit, rien à proposer au comité de lecture. Juste l'intuition qu'il faut, sans savoir pourquoi il faut. C'est la chose la plus honnête que je puisse dire sur le sujet, et c'est exactement pour cela qu'elle ne figure dans aucun de nos articles.

Dernière question. Si le mot est à ce point encombrant, faut-il le retirer ?

Non. Certains s'y tiennent comme à une rampe, et une rampe ne se discute pas. Je demande seulement qu'on cesse d'en faire un prix. Un prix suppose un concours, et personne ne s'y est inscrit.

Pr Laure Bonnefoy-Tissot — Je vous remercie. Je n'ai pas d'autre question, ce qui ne m'était jamais arrivé avant vous. Je vais rester encore un peu, si la machine à café le permet.

  1. Le présent entretien a été retranscrit par Mme É. Beaumont-Schiavetti, qui a signalé qu'elle avait dû s'arrêter une fois, sans vouloir préciser à quel endroit.
  2. La Pr Bonnefoy-Tissot est restée après la fin de l'enregistrement. La durée exacte n'a pas été consignée, ce qui constitue en soi une première.
  3. Le Conseiller Clinique n'a pas relu le présent document. Il en a fait la demande expresse, cette fois, ce que l'Institut consigne comme une différence avec la première fois, sans en tirer de conclusion.
  4. Aucun nom d'auteur n'a été prononcé au cours de cet entretien, non par prudence mais par choix éditorial, le même qui vaut pour l'Étude n°69.
  5. La patiente citée en réponse à la cinquième question a donné son accord, par écrit, à la reproduction de cette seule phrase. Aucun élément de son dossier n'a été communiqué à l'Institut.

Pr Laure Bonnefoy-Tissot
Comité d'éthique — présente, et à l'heure

Cet entretien fait suite à l'Étude n°69 — Le Thermostat.

← Retour aux notes internes