1. Introduction

Il est 23 h. La vaisselle est dans l'évier. Le sujet le sait. Le sujet ne bouge pas.

Ce phénomène, d'une banalité absolue, présente une propriété que la littérature n'a jamais expliquée : la difficulté ne porte pas sur l'acte. Faire la vaisselle prend quatre minutes et ne requiert aucune compétence. La difficulté porte sur le démarrage. Quelque chose doit s'allumer, et ce quelque chose ne s'allume pas sur commande — sans quoi personne n'aurait jamais laissé traîner une assiette.

La présente étude porte sur cet intervalle.

Encart théorique n°1 · La volition

La neuropsychologie désigne par volition la capacité de vouloir : non pas la capacité d'exécuter une action, ni celle de la planifier, mais celle d'en former le projet et de l'initier. Elle est classiquement rattachée aux régions préfrontales et se distingue nettement de la fonction motrice. Un patient peut disposer d'un appareil moteur intact et ne rien initier : le membre fonctionne, la commande n'arrive pas.

La volition est ainsi le seul poste de l'appareil psychique dont la panne ne se voit pas. Rien ne s'affaisse, rien ne tremble, rien ne manque. Simplement, il ne se passe rien.

Encart théorique n°2 · La libido : une querelle de 1912

Pour Freud, la libido est une énergie de nature sexuelle. Les investissements non sexuels — le travail, la création, la curiosité — en procèdent par déplacement : ils sont de la libido employée ailleurs, par sublimation.

Jung ne conteste pas l'existence de cette énergie. Il conteste un seul mot : exclusivement. Pour lui, la libido est l'énergie psychique générale — ce qui met l'appareil en mouvement, quel que soit l'objet. Le sexuel en est une expression majeure, non la source. La rupture entre les deux hommes, consommée en 1912-1913, porte pour l'essentiel sur ce point.

Un siècle plus tard, la question n'est pas tranchée. Les auteurs signalent qu'elle n'a pas non plus été testée, la psychanalyse et la physiologie n'ayant jamais disposé d'un protocole commun. La présente étude en propose un. Il porte sur de la vaisselle.

2. Hypothèses

Deux hypothèses concurrentes structurent le protocole.

H1 (partition freudienne stricte). Si la libido est exclusivement sexuelle, le délai d'activation d'une tâche érotique doit se distinguer de celui de toute tâche non érotique — création comprise, la sublimation supposant un détour, donc un coût, donc une latence supérieure.

H2 (partition jungienne). Si la libido est l'énergie psychique générale, la partition ne doit pas passer entre le sexuel et le non-sexuel, mais entre ce qui est animé et ce qui ne l'est pas — c'est-à-dire entre les tâches investies et les tâches subies, quel que soit leur contenu.

Les deux hypothèses prédisent des choses différentes sur un même chronomètre. C'est, à la connaissance des auteurs, la première fois que la querelle de 1912 est réductible à une mesure en secondes.

3. Méthodologie

Quatre-vingt-seize participants, équipés et instrumentés, ont été placés en situation de tâche à initier. Le protocole mesure la latence entre t₀ — instant où le participant déclare savoir qu'il doit s'y mettre — et t₁ — instant où il s'y met.

  • Bras A — tâche ménagère. Vaisselle. Aucun contenu érotique, aucun contenu créateur, aucune récompense, aucun public. La tâche la plus dépourvue d'intérêt que le comité soit parvenu à concevoir, ce qui a demandé trois réunions.
  • Bras B — tâche créatrice non sollicitée. Écrire, composer ou dessiner, sans commande, sans destinataire, sans rémunération et sans que quiconque l'ait demandé.
  • Bras C — tâche érotique. Protocole non détaillé, conformément aux usages de la revue.

Le Comité d'Éthique a été consulté. Il n'a pas répondu, ce qui vaut approbation selon nos statuts. Les auteurs signalent que le silence du Comité constitue, depuis l'Étude n°33, la principale source d'autorisation de l'Institut, et qu'aucune décision n'a jamais été prise à son encontre.

4. Résultats

4.1 Chronométrie comparée

Bras Tâche Délai d'activation médian (t₀–t₁)
A Ménagère 4 min 12 s
B Créatrice non sollicitée 9 s
C Érotique 7 s

Tableau 1. Délai d'activation selon la nature de la tâche (n = 96). L'écart B/C n'est pas significatif (p = 0,71). L'écart A/(B,C) l'est massivement (p < 0,001). Le corpus ne distingue pas la création du désir. Il distingue les deux de la vaisselle.

Le résultat est net et il départage les hypothèses : H1 n'est pas soutenue. Si la libido était exclusivement sexuelle et la création un détour par sublimation, le bras B aurait dû présenter une latence intermédiaire. Il présente la latence du bras C. À la seconde près.

L'imagerie confirme : les profils d'activation des bras B et C sont superposables — mêmes voies, même chronologie, mêmes amplitudes. Le bras A présente un profil distinct, caractérisé par une activation préfrontale prolongée sans engagement moteur, configuration que la littérature associe à la délibération et que la population désigne par un autre terme.

« Ce qui allume l'artiste à trois heures du matin et ce qui allume l'amant présentent la même signature. La vaisselle a la sienne. La partition ne passe pas où Freud l'avait mise. »

Section 4.1, à propos de l'écart non significatif entre les bras B et C

Les auteurs soulignent la portée du résultat, et sa limite : il établit que la partition ne passe pas entre le sexuel et le non-sexuel. Il n'établit pas elle passe. Le corpus suggère qu'elle sépare l'investi du subi — ce qui est la formulation jungienne, à ceci près que Jung n'avait pas de chronomètre et que les auteurs n'ont pas d'âme dans leur appareillage.

4.2 L'intervalle

Reste le résultat que le protocole n'avait pas prévu, et qui constitue l'apport principal de l'étude.

En bras A, l'intervalle t₀–t₁ dure médianement quatre minutes et douze secondes. Pendant cet intervalle, le participant sait qu'il doit se lever. Il ne se lève pas. Et l'instrumentation — imagerie, dosages, mesures périphériques — n'enregistre rien. Aucun signal, aucune montée, aucune bascule. Le tracé est plat. Puis, à t₁, tout s'allume d'un coup : activation dopaminergique, engagement moteur, le sujet se lève.

L'appareil enregistre donc parfaitement le démarrage. Il n'enregistre jamais ce qui, pendant quatre minutes, a décidé de démarrer.

Encart théorique n°3 · L'œuf, la poule et le capteur

La question de la précédence se formule ainsi : le système dopaminergique s'active-t-il d'abord, produisant l'envie comme conséquence — ou une envie préexistante active-t-elle le système ?

Pour la trancher, il faut mesurer les deux termes et comparer leurs horodatages. Or les deux termes ne sont pas mesurables de la même manière. La dopamine a une signature physique : elle se dose, elle s'image, elle a un capteur. L'envie d'avoir envie n'en a pas. Elle ne se déclare que par le rapport subjectif, c'est-à-dire après coup, par une personne qui parle.

Il en résulte que l'instrument ne peut enregistrer qu'un seul des deux termes, et conclut invariablement que celui-ci vient en premier. Les auteurs relèvent que cette conclusion n'est pas un résultat expérimental. C'est une propriété du matériel.

4.3 « Qu'est-ce qui vous anime ? »

La question a été posée aux 96 participants en fin de protocole, en question ouverte. Les réponses ont été codées.

Aucun participant n'a répondu « la dopamine ». Aucun n'a mentionné un neurotransmetteur, une voie, un circuit — y compris les onze participants qui, formés en neurosciences, en connaissaient la nomenclature complète et l'avaient utilisée durant le débriefing technique quinze minutes plus tôt. Les réponses obtenues sont des phrases entières. Elles mentionnent des personnes, des morts, des dettes, une chanson, deux enfants, le fait de n'avoir pas dit ce qu'il fallait à quelqu'un qui n'est plus là.

Les auteurs consignent ce résultat sans le coder davantage. Ils signalent qu'aucune des 96 réponses n'était fausse.

5. Discussion

Trois observations.

Sur la querelle. Le protocole départage H1 et H2 en faveur de H2 : la partition observée ne passe pas entre le sexuel et le non-sexuel. Les auteurs précisent immédiatement la portée de cette phrase, qui sera mal citée : elle ne dit pas que Freud avait tort sur le mécanisme. Elle dit qu'il avait tort sur son domaine. Le moteur existe, il est puissant, il est exactement là où la psychanalyse l'a placé. Il n'est simplement pas réservé à un seul usage — ce qui, notent les auteurs, est aussi la définition d'un moteur.

Sur la précédence. L'étude ne tranche pas, et son incapacité à trancher constitue son résultat. La question « qu'est-ce qui allume la lumière ? » ne peut pas être posée à la lumière. Le lecteur de l'Étude n°32 reconnaîtra la structure : la variable qui compte n'a pas de champ, celle qui a un champ est mesurée, et le marché — ici, la littérature — conclut sur la seconde en croyant conclure sur la première. C'est la septième fois que la présente revue documente ce mécanisme. Cette fois, il porte sur ce qui nous met debout le matin.

Sur le mot. Les auteurs relèvent enfin un fait qu'ils n'ont pas produit et qu'ils ne peuvent pas invoquer. Ce qui met en mouvement, en latin, se dit animare. La racine est anima : le souffle, l'âme. « Qu'est-ce qui vous anime ? » signifie donc littéralement, et depuis deux mille ans, « qu'est-ce qui vous met une âme ? ». La langue avait tranché la question de la précédence avant que le premier appareil ne soit construit. Les auteurs signalent que ce verdict n'est pas recevable : la langue ne dispose d'aucun instrument, ne publie pas, et n'a jamais soumis de protocole à un comité. Elle a seulement eu deux mille ans pour choisir ses mots, et elle a choisi ceux-là.

6. Limites

Le bras B repose sur une définition contestable de la création non sollicitée : les auteurs ont exclu toute production destinée à un public, ce qui a réduit le corpus disponible dans des proportions qu'ils jugent instructives. Le bras C n'est pas détaillé. Le bras A a été validé sans difficulté, la vaisselle étant universelle et personne n'en voulant.

La limite majeure est celle de l'instrumentation, exposée en 4.2, et elle n'est pas corrigeable par un meilleur appareil : elle ne tient pas à la résolution, mais à l'existence d'un capteur. Les auteurs ont sollicité trois fabricants d'équipement. Deux n'ont pas répondu. Le troisième a demandé la spécification physique du signal à détecter. La demande a été classée.

7. Conclusion

Ce qui pousse un individu à créer et ce qui le pousse à désirer présentent la même signature d'activation, à deux secondes près. La vaisselle a la sienne. L'énergie qui met l'appareil en mouvement n'est donc pas réservée à un usage : elle est générale, et son domaine n'est pas celui que la théorie lui avait assigné.

Quant à savoir ce qui, pendant quatre minutes et douze secondes de tracé plat, finit par tourner la clé : l'Institut ne peut pas le dire. Il peut confirmer que quelque chose le fait, que ce n'est pas la vaisselle, et que l'appareil ne le voit pas.

Annexe — Planches

Les planches ci-dessous sont fournies à titre de repère. Elles sont schématiques et ne prétendent à aucune exactitude topographique, contrairement à leur objet.

Planche 1 — voies dopaminergiques ascendantes

Planche 1. Voies dopaminergiques ascendantes. La voie nigro-striée (substance noire → striatum) porte l'initiation motrice ; sa dégénérescence produit le tableau parkinsonien. La voie méso-corticale (→ cortex préfrontal) porte la volition. La projection hippocampique intervient dans l'encodage et le contexte. L'ensemble constitue le démarreur. Aucune de ces structures ne figure dans les réponses des participants à la question de la section 4.3.

Planche 2 — axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien

Planche 2. Axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien. Le cortisol assure la mobilisation et la vigilance : c'est l'allumette. Le protocole confirme qu'une allumette ne décide de rien. Elle brûle quand on la frotte.

Planche 3 — le délai d'activation

Planche 3. Le délai d'activation. La zone hachurée constitue l'objet de l'étude et la seule partie du schéma qui ne repose sur aucune mesure. Elle est représentée vide, ce qui est exact.

Déclarations

Conflits d'intérêts : Aucun. Weiss A. déclare avoir conçu l'intégralité du protocole pendant un intervalle t₀–t₁ relatif à sa propre vaisselle, laquelle n'a pas été faite. Brenner J. confirme, ayant partagé le logement.

Éthique : Protocole soumis au Comité d'Éthique de l'Institut. Sans réponse, ce qui vaut approbation selon nos statuts. Le Comité n'a jamais répondu à aucune soumission depuis la fondation. Les auteurs signalent que cette constance, si elle relevait d'une décision, en ferait la position la plus cohérente jamais tenue par une instance de l'Institut.

Financement : Aucun. Une demande a été adressée à trois fabricants d'équipement d'imagerie, exposée en section 6.

Remerciements : Les auteurs remercient les 96 participants, et particulièrement les 96 qui n'ont pas répondu « la dopamine ». Ils remercient le Dr Bonnefoy-Tissot pour sa relecture, parvenue à 4 h 12 — heure dont les auteurs relèvent qu'elle correspond, à la minute près, au délai d'activation médian du bras A, coïncidence qu'ils signalent sans l'exploiter. Mme Beaumont-Schiavetti a chronométré l'intégralité des 288 essais, tâche pour laquelle son propre délai d'activation n'a pas été mesuré.

Note de la rédaction : Publié par l'Institut du Constat Fondamental — icf.news

Références

  1. Freud, S. (1905). Trois essais sur la théorie sexuelle. Pour la thèse de l'énergie exclusivement sexuelle et le mécanisme de la sublimation.
  2. Jung, C. G. (1912). Métamorphoses et symboles de la libido. Pour la contestation du mot « exclusivement ». L'ouvrage marque le début de la rupture ; l'Institut ne rouvre pas le dossier de la querelle, qu'il se contente de mesurer.
  3. Weiss, A. et Brenner, J. (2025). Chronométrie de l'initiation volontaire : protocole ménager. Annales de Physiologie de l'Intention, publication inaugurale, la revue ayant été fondée pour l'accueillir.
  4. Landry-Salvatore, B. (2024). Ce qui n'a pas de capteur : essai sur les limites matérielles de la question. Palerme : Presses du LIEI. Chapitre 2 : « L'appareil conclut sur ce qu'il enregistre ».
  5. Institut du Constat Fondamental (2026). Étude n°32 — L'Âge comme Proxy. icf.news. Pour la variable sans champ, dont l'envie constitue le cas physiologique.
  6. Institut du Constat Fondamental (2026). Étude n°33 — La Variable Bienveillance. icf.news. Pour la doctrine de l'approbation tacite.
  7. Corpus des réponses ouvertes (2026). 96 unités. Occurrences de « dopamine » : 0. Occurrences de personnes citées nommément : 71.