1. On dit des personnes TDA/H qu'elles ont l'esprit vif et qu'elles sont drôles en société. On a voulu vérifier, sans flatter personne. 2. On a fait passer une soirée cocktail à 144 personnes — avec, avant, un test de vitesse au crayon (relier des chiffres le plus vite possible) et une question simple : plutôt extraverti ou introverti ? — et, après, une note d'humour donnée par cinq autres convives. 3. Premier résultat : être extraverti fait presque tout. Les introvertis, TDA/H ou pas, ne sont pas jugés drôles — être vif ne sert à rien si l'on ne parle pas. 4. Deuxième résultat : chez les extravertis, les TDA/H sont un peu mieux notés, mais cet avantage s'explique entièrement par leur vitesse au test du crayon. Le mot « TDA/H » ne fait rien de plus à la note moyenne. 5. Troisième résultat, le vrai : il fait quelque chose d'autre. Les TDA/H extravertis reçoivent beaucoup plus de « plié de rire » — et aussi plus de « pas drôle ». Ils ne sont pas plus drôles en moyenne : ils sont drôles par éclats. Et leur réplique part plus vite que leur vitesse au crayon ne le laisserait prévoir. Moralité : le mot n'ajoute rien au niveau, il change la forme — et l'Institut n'a pas fini d'expliquer ce petit reste.
1. La question laissée aux limites
L'étude n°61 avait établi que le mot juste arrive vite ou n'arrive pas, et confessé aux limites qu'elle n'avait pas mesuré la vitesse de traitement : « le mot qui arrive vite arrive peut-être simplement chez ceux chez qui tout arrive vite ». La présente étude prend la phrase au mot. Et elle prend avec elle un candidat que le sens commun désigne d'office : les personnes dites TDA/H, réputées vives d'esprit, promptes à la réplique, et — la rumeur le veut — drôles en société. La rumeur a un fond de littérature : la production humoristique est liée à l'ouverture et à l'extraversion, la pensée divergente à la rapidité d'association, et le trouble attentionnel s'accompagne, dans les études sur la créativité, d'un profil d'idéation rapide. Mais la rumeur a aussi un vice, et l'Institut tient à le nommer avant de commencer : un compliment adressé à une catégorie diagnostique est la même opération grammaticale qu'un reproche, avec le signe changé. « Les TDA/H sont drôles » et « les TDA/H sont impulsifs » sont deux essentialismes de même structure ; l'étude n°61 avait banni le second, la présente ne réhabilitera pas le premier. On a donc traité le statut attentionnel comme ce qu'il est — une variable de recrutement — et on est allé chercher ce qui, derrière lui, ferait réellement le travail : la vitesse, et le tempérament.
Le protocole retenu est le plus rigoureux que la littérature connaisse pour observer l'humour en conditions naturelles, à savoir aucun : une soirée. L'Institut a préféré une soirée contrôlée à un laboratoire réaliste, au motif qu'on ne fait pas rire une personne assise devant un écran, et que la 61 avait déjà mesuré ce que vaut le mot écrit. Ici on mesure le mot dit — devant des gens, entre deux verres, avec un blindtest pour fournir des occasions et une grille pour recueillir les verdicts. Le décor est absurde ; les instruments ne le sont pas.
2. Méthode
2.1 Pré-test : trois statuts, deux orientations, deux tests au crayon
Recrutement. L'annonce d'une soirée cocktail avec blindtest aurait recruté, à elle seule, un échantillon d'extravertis : ceux qui, seuls chez eux, consultent les occasions de sortir répondent en dix minutes ; ceux qui, seuls chez eux, écrivent des articles à méthodologie fictive ne répondent pas du tout. Le biais aurait été dans le sens du résultat, ce qui est la pire des places pour un biais. L'Institut a donc recruté à l'aveugle de la soirée : l'annonce proposait une « étude en deux séances sur les tests d'attention et la personnalité », rémunérée, dont la première séance était le pré-test individuel — TMT, orientation, questionnaires —, et dont la seconde n'était décrite que comme « une session collective de deux heures, dont le format vous sera communiqué après inclusion ». Les 144 participants ont été inclus, classés et affectés à leur cellule avant de savoir qu'ils iraient à une soirée ; le format leur a été révélé ensuite, avec possibilité de retrait sans perte de rémunération. Onze personnes se sont retirées à l'annonce du cocktail — sept introverties, quatre extraverties — et ont été remplacées à cellule constante. Le résultat de cette précaution est le premier de l'étude, et il n'est pas décoratif : sur les 144 inclus, 73 se sont classés extravertis et 71 introvertis — 50,7 % contre 49,3 %, indiscernables de l'égalité (test binomial, p = 0,93). Le plan à six cellules de vingt-quatre exigeant 72 et 72, un participant classé extraverti à cinq choix contre trois — le plus près de la ligne — a été réaffecté à la cellule introvertie correspondante avec son accord, ce que l'Institut signale plutôt que de le taire : le seuil, ici encore, est un choix, et il a servi une fois. Un recrutement qui aurait annoncé le cocktail n'aurait pas produit ce chiffre ; l'Institut le sait pour avoir, lors d'un pilote de vingt personnes recrutées « pour une soirée », obtenu seize extravertis. La mesure reste auto-rapportée, et on y revient en annexe ; mais l'échantillon, lui, n'a pas été choisi par la fête.
Cent quarante-quatre adultes (âge moyen 31,6, ET = 7,4 ; 52 % de femmes), classés en six cellules de vingt-quatre par deux axes. Le premier est le statut attentionnel : TDA/H documenté (diagnostic posé antérieurement, forme inattentive ou combinée — on y revient dans l'encart) ; sous-seuil — participants dont les scores attentionnels au pré-test se situaient, selon la formule héritée de l'étude n°59, « au-dessus du seuil d'inquiétude et en dessous du seuil de signification », et qu'on a cette fois isolés au lieu de les fondre dans un groupe pur, la leçon ayant coûté assez cher ; et non-TDA/H. Le second axe est l'orientation extraversion/introversion, par auto-positionnement déclaré sur l'axe jungien — un instrument que l'Institut assume comme déclaratif et binaire, parce que la question posée était binaire (« en soirée, plutôt vers les gens ou plutôt vers le buffet ? »), et non comme une mesure de personnalité au sens psychométrique, ce qu'il n'est pas (voir l'encart sur Jung). Deux tests au crayon complétaient le pré-test : le Trail Making Test A — relier des chiffres éparpillés dans l'ordre, le plus vite possible — qui mesure la vitesse de traitement et l'attention visuelle ; et le Trail Making Test B — alterner chiffres et lettres, 1-A-2-B —, dont la différence avec le A (TMT B − A) isole le coût de la flexibilité mentale, indépendamment de la vitesse pure. On a fait passer les deux, pour une raison qu'on dira en 3.2.
2.2 La soirée
Six soirées de vingt-quatre convives, cellules mélangées, deux heures chacune, dans une salle de réception louée à un tarif que le budget de l'Institut a rendu mémorable. Cocktail servi par Mme Beaumont-Schiavetti — sur laquelle on reviendra en Limites —, blindtest musical par manches de dix extraits, conversation libre entre les manches. Le blindtest n'était pas là pour tester la culture : il fournissait des occasions, c'est-à-dire des moments où une réplique était possible, attendue par personne, et chronométrable. Deux observateurs par soirée consignaient les répliques audibles au groupe et leur latence — le temps entre l'occasion et le mot — ainsi que les incidents, définis comme tout propos ayant produit un silence, un regard échangé, ou un « oh » ; la définition est comportementale, l'Institut ne jugeant pas du contenu.
2.3 La grille
En fin de soirée, chaque convive notait cinq personnes de son choix — cinq, parce qu'on ne fait pas de carrousel à l'infini après un cocktail — sur une grille de huit items dont sept sont des distracteurs (« a bien tenu la conversation », « connaît ses classiques », « a bu raisonnablement », « je le reverrais volontiers », « a été attentif aux autres », « m'a expliqué quelque chose », « s'est occupé de la musique »). L'item d'intérêt était formulé en cinq degrés, reproduits ici parce qu'ils font partie de l'instrument :
| Degré | Formulation |
|---|---|
| 1 | Je ne l'ai pas trouvé(e) spécialement drôle (ou alors il/elle cache bien son jeu). |
| 2 | À mon avis, s'il/elle s'autorise un peu, il est possible qu'il/elle le soit — mais là, bof. |
| 3 | Je pense que je l'ai trouvé(e) drôle à un moment… ou j'ai confondu avec quelqu'un d'autre. |
| 4 | J'ai bien apprécié son humour. |
| 5 | Il/elle m'a plié(e) de rire toute la soirée ! |
Sept cent vingt cotes reçues, médiane de cinq par personne. Le score d'humour apprécié est la moyenne des cotes reçues ; sa dispersion — l'écart-type des cotes reçues par une même personne — a été conservée comme mesure à part entière, pour une raison qui est le résultat de l'étude.
3. Résultats
3.1 L'extraversion d'abord
Le premier résultat est le plus massif et le moins surprenant, ce qui en fait, selon les statuts de l'Institut, un résultat de premier ordre : l'extraversion fait un étage. Dans les trois groupes, les extravertis sont mieux notés que les introvertis d'environ 1,3 point sur cinq. Et les introvertis sont plats : 2,6 pour les TDA/H, 2,5 pour les sous-seuil, 2,4 pour les non-TDA/H — différences non significatives. Être vif d'esprit, rapide au crayon, prompt à la réplique, ne sert strictement à rien si l'on ne la dit pas : le TDA/H introverti n'est pas jugé plus drôle que le non-TDA/H introverti, parce que personne ne l'a entendu. Le sens commun a raison de dire qu'il faut être extraverti ; il oublie de préciser que c'est presque tout.
3.2 La vitesse ensuite — et le mot ne fait plus rien
Chez les extravertis, le statut attentionnel fait un demi-étage — et un gradient, pas une marche : TDA/H 3,9, sous-seuil 3,6, non-TDA/H 3,4. Le sous-seuil se place exactement où la Condition Standard l'avait annoncé : au milieu, sur une pente continue, là où il n'existe pas de frontière naturelle. Ce gradient a une explication, et elle tient au crayon. Le TMT A corrèle avec l'humour apprécié à r = −0,41 — plus on relie vite les chiffres, plus on est jugé drôle — et le TMT A suit le statut : 21,4 secondes chez les TDA/H, 24,1 chez les sous-seuil, 27,8 chez les non-TDA/H. Le TMT B − A, lui, ne prédit rien (r = 0,07) : la flexibilité — passer d'une règle à l'autre — n'est pas ce qui fait rire ; la vitesse, si. C'est la raison pour laquelle on a fait passer les deux : montrer que le B ne compte pas vaut mieux que ne pas le passer et le supposer. Et quand on met tout dans le même modèle — extraversion, TMT A, statut —, l'effet du mot « TDA/H » sur la moyenne passe de β = 0,31 à 0,09, non significatif. Une fois comptée la vitesse et comptée l'extraversion, le diagnostic n'ajoute rien au niveau. Un extraverti rapide non-TDA/H est jugé aussi drôle qu'un extraverti rapide TDA/H. Le mot pointe vers un profil de vitesse ; il n'est pas ce profil.
Le Trail Making Test est l'un des outils les plus anciens et les plus utilisés de la neuropsychologie. Partie A : des chiffres de 1 à 25 éparpillés sur une feuille, à relier dans l'ordre le plus vite possible — on mesure la vitesse de traitement, l'attention visuelle, la coordination. Partie B : chiffres et lettres à alterner, 1-A-2-B-3-C — on ajoute la flexibilité mentale, c'est-à-dire la capacité à passer d'une règle à l'autre sans se perdre. La différence B − A isole ce coût de flexibilité, indépendamment de la vitesse pure. C'est rapide, standardisé, et radical : deux feuilles, un chronomètre, une minute. L'étude s'en est servie parce que la question portait sur la vitesse, et le B a été passé pour établir que la flexibilité, ici, ne comptait pas.
Une réserve, formulée sur proposition du Conseiller Clinique et versée au dossier avec la courtoisie due aux manuels : le sigle TDA/H réunit sous une même étiquette deux dimensions — l'inattention et l'hyperactivité-impulsivité — que la neuropsychologie situe dans des systèmes distincts. L'inattention relève pour l'essentiel du contrôle exécutif, à dominante frontale ; l'hyperactivité-impulsivité — le « je fais, puis je réfléchis », la glissade — engage davantage les circuits du contrôle inhibiteur et de la récompense, à composante striatale et limbique. On parle ici d'accents et de dominantes dans des systèmes largement distribués et imbriqués — pas d'adresses ; la formulation est celle d'un clinicien qui garde une distinction utile à l'esprit, non celle d'une carte. Le manuel diagnostique les réunit pour des raisons cliniques et historiques, non anatomiques, ce qui est son droit ; un praticien a le droit symétrique de garder la distinction à l'esprit, sans révérence excessive envers un ouvrage que personne, à notre connaissance, n'a jamais été tenu de jurer la main dessus. C'est pourquoi l'étude parle de vitesse, mesurée, plutôt que de « H », supposé — et range l'impulsivité au rayon des incidents, en 3.4, plutôt qu'à celui des traits.
3.3 Par éclats : ce que le mot fait à la forme
C'est ici que l'étude cesse d'être une réplication et devient une étude. Le mot ne fait rien à la moyenne ; il fait quelque chose à la dispersion. Chez les extravertis TDA/H, les cotes reçues par une même personne s'étalent — écart-type 1,21 — là où celles des extravertis non-TDA/H se serrent — 0,74 (test de Levene, p < 0,01, et l'effet résiste au contrôle de la vitesse et de l'extraversion). Concrètement : 31 % de « m'a plié(e) de rire toute la soirée » contre 12 % ; mais aussi 14 % de « pas spécialement drôle » contre 6 %. Les deux queues à la fois. La même personne a plié de rire son voisin de gauche et laissé de marbre son voisin de droite ; le non-TDA/H extraverti, lui, a fait sourire les cinq. Même étage, deux immeubles : à gauche on rit par éclats — et on se tait par éclats ; à droite, on sourit régulièrement. La moyenne, qui les met à égalité, ment sur la forme de la soirée. Ce que le sens commun appelle la « vivacité TDA/H », et qu'il croit être plus d'humour, est en réalité de l'humour autrement distribué : concentré, imprévisible, à haut rendement et à haut risque, avec un public qui se souvient — dans un sens ou dans l'autre.
3.4 Le tempo, et le verre de trop
La latence de réplique au blindtest — le temps entre l'occasion et le mot — donne au résultat de forme son mécanisme probable. Médiane chez les extravertis TDA/H : 1,4 seconde ; chez les sous-seuil, 2,0 ; chez les non-TDA/H, 2,9. La vitesse au crayon en explique une part — mais pas toute : après contrôle du TMT A, l'écart TDA/H − non-TDA/H reste de 0,8 seconde (p < 0,05). La vitesse mesurée au crayon n'explique pas toute la vitesse mesurée au micro. C'est le résidu de l'étude, et l'Institut le consigne sans le nommer, ce qui est sa façon de le nommer : quelque chose, chez ces participants, fait partir la réplique avant que la délibération ait commencé — plus vite que leur propre vitesse de traitement ne le prédit. Ce quelque chose produit les éclats des deux côtés : le mot qui part avant d'avoir été vérifié est, tour à tour, celui qui plie de rire et celui qui produit un silence.
Car il y a les incidents. Neuf extravertis TDA/H sur vingt-quatre ont tenu au moins un propos consigné comme déplacé — un silence, un regard, un « oh » —, contre trois non-TDA/H extravertis, et deux TDA/H introvertis. On aurait pu en faire un trait ; l'Institut a préféré en faire un rayon, celui des incidents, pour deux raisons. La première est méthodologique : les incidents corrèlent avec le nombre de verres consommés à r = 0,52 — plus qu'avec quoi que ce soit d'autre —, et le nombre de verres est une donnée sur laquelle on reviendra. La seconde est éditoriale : le trait qui part vite fait rire et déplace, avec la même vitesse, et le classer d'un côté plutôt que de l'autre serait choisir la moitié de la queue qu'on préfère. L'incident est ce que produit un éclat quand il tombe mal ; il n'est pas une nature, il est un verre de trop dans un tempo qui n'en avait pas besoin.
| Mesure | Valeur | Lecture |
|---|---|---|
| Effet extraversion (moyenne /5) | + 1,3 point, trois groupes | Un étage — être vif ne sert à rien sans parler |
| Extravertis : TDA/H · sous-seuil · non | 3,9 · 3,6 · 3,4 | Un demi-étage, en gradient |
| TMT A × humour apprécié | r = −0,41 | La vitesse fait le gradient |
| TMT B − A × humour | r = 0,07 ns | La flexibilité ne fait pas rire |
| Effet « TDA/H » après extraversion + TMT A | β 0,31 → 0,09 ns | Le mot ne fait rien à la moyenne |
| Écart-type des cotes reçues (E : TDA/H vs non) | 1,21 vs 0,74 | Par éclats — les deux queues |
| « Plié de rire » / « pas drôle » (E : TDA/H vs non) | 31 % / 14 % vs 12 % / 6 % | Même moyenne, deux immeubles |
| Latence de réplique (E : TDA/H · SS · non) | 1,4 · 2,0 · 2,9 s | Résidu de 0,8 s après TMT A |
| Incidents × verres | r = 0,52 | Rayon des incidents, pas des traits |
4. Discussion
4.1 Ce que le sens commun voyait, et ce qu'il voyait mal
Le sens commun voyait juste : les personnes dites TDA/H, quand elles sont extraverties, sont bien jugées drôles en soirée — l'Institut le confirme, avec un demi-étage. Il voyait mal pourquoi, et c'est là que l'étude sert. Ce n'est pas le diagnostic qui fait rire, c'est ce qu'il désigne : de la vitesse, comptable au crayon, et un tempérament, comptable en une question. Une fois ces deux-là dans le modèle, le mot n'ajoute plus rien à la moyenne — et l'extraverti rapide non-TDA/H fait aussi bien. La saillance que le sens commun croit voir n'est donc pas un niveau : c'est une forme. Par éclats. Le TDA/H extraverti n'est pas « plus drôle » ; il est drôle autrement — à haut rendement, à haut risque, avec un tempo que sa propre vitesse de traitement ne suffit pas à expliquer. Ce résidu de huit dixièmes de seconde est la seule chose de l'étude que l'Institut n'a pas su ramener à une variable qu'il tenait ; il le laisse au lecteur comme on laisse une pièce non identifiée dans un inventaire — consignée, datée, non nommée.
4.2 Ce que le résultat ne dit pas
Il ne dit pas que les personnes TDA/H sont drôles : la moitié d'entre elles, introverties, ne sont pas jugées plus drôles que quiconque, et parmi les extraverties, une sur sept a laissé son voisin de marbre. Il ne dit pas qu'elles sont impulsives : les incidents suivent le verre, et l'Institut a rangé l'impulsivité au rayon qui lui revient. Il ne dit pas que la vitesse fait l'humour — la 61 a montré que le mot rapide est l'un de deux talents, et rien ici ne mesure l'autre. Il ne dit rien du diagnostic en tant que tel : le statut a servi à recruter, la vitesse et le tempérament ont servi à expliquer, et le peu qui reste est un tempo, pas une nature. Il ne dit pas, enfin, que le sous-seuil « est » quoi que ce soit — il est au milieu de la pente, comme la Condition Standard le disait, et le milieu d'une pente n'est pas une catégorie.
4.3 Note du correspondant de l'Institut — sur les éclats
Notre correspondant fait observer que le résultat de forme réhabilite quelque chose que la moyenne écrasait : la mémoire des soirées. On ne se souvient pas des gens qui ont fait sourire cinq fois ; on se souvient de celui qui a plié la table une fois — et de celui qui a produit le silence. Les deux sont, dans nos données, souvent la même personne. La forme par éclats est donc peut-être moins un fait sur l'humour qu'un fait sur ce dont on se souvient, et le sens commun, en disant « les TDA/H sont drôles », rapporterait moins une moyenne qu'un souvenir. L'Institut verse l'observation au dossier et note qu'elle est testable : il suffirait de re-noter les mêmes convives trois mois plus tard, et de voir qui reste.
Le couple introversion/extraversion est de Carl Gustav Jung (Types psychologiques, 1921) : l'orientation de l'énergie psychique vers le monde extérieur ou vers le monde intérieur. Le concept a été repris, réinterprété et psychométrisé par la suite — jusqu'à devenir la dimension la plus robuste des modèles de personnalité contemporains, et jusqu'à des questionnaires grand public d'inspiration jungienne dont la validité psychométrique est faible et dont l'Institut ne s'est pas servi comme mesure. L'étude n'a retenu que la question d'origine, posée binairement, parce que la question de l'étude l'était. Le Conseiller Clinique, dont l'ancrage jungien est connu du comité et constitue, selon ses termes, « à la fois un biais et une force », a proposé le cadre ; le comité l'a accepté au motif qu'un biais déclaré est une variable, et qu'un biais tu est un artefact.
5. Limites
L'orientation extraversion/introversion est déclarative et binaire, ce qui est un choix de mesure et une limite : la dimension est continue, et une partie de l'« étage » d'extraversion tient probablement à ce que les extravertis déclarés parlent davantage, donc reçoivent davantage de cotes — l'occasion fait le larron. Le recrutement à l'aveugle a neutralisé l'auto-sélection par la fête, et le 50-50 en témoigne ; il n'a pas neutralisé ce que l'auto-positionnement mesure réellement — voir l'encart en annexe —, et l'Institut préfère un instrument dont il sait ce qu'il vaut à un instrument dont il ne sait pas ce qu'il mesure. Les cinq cibles étaient au choix du cotateur, donc probablement les convives les plus mémorables — un biais qui, notons-le, gonfle les extrêmes et donc peut-être les éclats. Le nombre de verres est une donnée que Mme Beaumont-Schiavetti, chargée du service, a cessé de pouvoir garantir à partir du troisième passage, faute d'avoir elle-même déterminé si elle en avait pris un ou deux ; la corrélation incidents × verres repose donc sur les deux premiers passages, et l'Institut la présente avec la modestie de qui n'a pas compté jusqu'au bout. Enfin, le résidu de latence — les huit dixièmes de seconde que le crayon n'explique pas — est le résultat le plus intéressant et le moins solide de l'étude : il pourrait tenir à la mesure du TMT A (une feuille n'est pas une conversation), à un facteur de désinhibition qu'on n'a pas voulu nommer, ou à quelque chose que l'Institut ne mesure pas encore. Il faudra y revenir avec un instrument que le cocktail n'aura pas touché.
« Le Verre de Trop » avait la faveur du laboratoire, « La Vitesse d'Abord » celle du correspondant. « Par Éclats » l'a emporté parce que c'est le seul résultat de l'étude que personne n'attendait — et que le mot dit exactement ce que la moyenne cache : la même quantité de lumière, distribuée autrement.
Approbation éthique. Le Comité a approuvé le protocole en exigeant que les incidents soient définis comportementalement et jamais par leur contenu, que le service d'alcool soit encadré (voir Limites, qu'il a lues), et que le mot « TDA/H » ne figure dans aucune conclusion comme cause. Il a par ailleurs demandé à ne pas recevoir la playlist du blindtest, « pour ne pas avoir à se prononcer sur les années quatre-vingt-dix ».
Consentement. Tous les participants savaient qu'ils seraient notés par cinq inconnus sur une grille dont un item portait sur leur humour ; aucun n'a demandé lequel, ce que l'Institut interprète comme une confiance et consigne comme telle.
Contributions. Mme É. Beaumont-Schiavetti a assuré le service du cocktail, le lancement des manches du blindtest et, jusqu'à un certain point, le décompte des verres — fonctions ajoutées à son intitulé de poste, dont la demande d'unification suit son cours avec, cette fois, une pièce à conviction. Le procès-verbal de la quatrième soirée signale qu'elle a, à un moment que personne n'a su dater, proposé au groupe la devinette suivante : « Quelle est la différence entre un Sibérien cisgenre et un Français cisgenre ? — Il n'y en a pas. Sauf s'il est né au XVIIe siècle ! » (ah ah ah !!) Personne n'avait compris. Le silence qui a suivi a été consigné comme incident selon la définition comportementale en vigueur, puis reclassé après délibération : le Comité a estimé qu'un propos que personne n'a compris ne peut avoir déplacé personne, et l'a versé au dossier de la retenue involontaire. Le Dr K. Osei-Mensah a conduit les analyses et déclaré, devant le test de Levene, une stupéfaction « d'une nature nouvelle, portant non sur la moyenne mais sur la forme, ce qui l'a rajeuni ».
Conflits d'intérêts. Le Conseiller Clinique a proposé le cadre jungien et la réserve sur la catégorisation, et déclare un ancrage théorique qu'il ne cache pas et que l'Institut a versé au dossier comme variable. Le Pr D. Parmentier a décliné l'invitation aux soirées « pour ne pas fausser la moyenne, dans un sens qu'il n'a pas précisé ».
Financement. Aucun. La salle a été louée sur les fonds réaffectés du Bureau des Suites, qui n'existant toujours pas, a de nouveau financé quelque chose.
Références
- Institut du Constat Fondamental (2026). La Condition Standard : ce que la salle fait au score. Annales de Psychométrie Située, 1(1).
- Institut du Constat Fondamental (2026). Le Mot Qui Arrive : production humoristique, retenue empathique et dissociation. Cahiers de la Retenue, 1(1).
- Jung, C. G. (1921/1993). Types psychologiques. Georg.
- Martin, R. A., Puhlik-Doris, P., Larsen, G., Gray, J. et Weir, K. (2003). Individual differences in uses of humor and their relation to psychological well-being. Journal of Research in Personality, 37(1), 48-75.
- Mendiburo-Seguel, A., Páez, D. et Martínez-Sánchez, F. (2015). Humor styles and personality: a meta-analysis of the relation between humor styles and the Big Five personality traits. Scandinavian Journal of Psychology, 56(3), 335-340.
- Reitan, R. M. (1958). Validity of the Trail Making Test as an indicator of organic brain damage. Perceptual and Motor Skills, 8, 271-276.
- Sánchez-Cubillo, I., Periáñez, J. A., Adrover-Roig, D. et al. (2009). Construct validity of the Trail Making Test: role of task-switching, working memory, inhibition/interference control, and visuomotor abilities. Journal of the International Neuropsychological Society, 15(3), 438-450.
- Silvia, P. J., Nusbaum, E. C. et Beaty, R. E. (2017). Old or new? Evaluating the old/new scoring method for divergent thinking tasks. Journal of Creative Behavior, 51(3), 216-224.
Annexe A — L'axe d'orientation : huit paires, à la manière de Jung
L'Institut n'a pas fait passer de questionnaire de personnalité déposé ; il a construit son propre instrument déclaratif, en huit paires d'énoncés inspirées de la distinction originelle des Types psychologiques — l'orientation de l'énergie vers le monde extérieur ou vers le monde intérieur —, chaque paire étant située dans le contexte qui intéressait l'étude, celui d'une soirée. Le participant choisissait, pour chaque paire, l'énoncé qui lui ressemblait le plus ; cinq choix ou plus d'un côté classaient l'orientation. L'instrument est reproduit ici parce qu'il est court, parce qu'il est honnête sur ce qu'il mesure, et parce que le comité a jugé qu'il valait mieux le montrer que le décrire.
| # | Plutôt vers le dehors (E) | Plutôt vers le dedans (I) |
|---|---|---|
| 1 | En arrivant, je repère qui est là et je vais vers quelqu'un. | En arrivant, je repère où est le buffet et j'observe un moment. |
| 2 | Je pense en parlant : la phrase se forme pendant que je la dis. | Je parle en ayant pensé : la phrase est formée avant que je la dise. |
| 3 | Une soirée réussie me laisse plus d'énergie qu'avant d'y aller. | Une soirée réussie me laisse content, et vidé. |
| 4 | Le silence dans un groupe me semble un espace à remplir. | Le silence dans un groupe me semble un espace à respecter. |
| 5 | Je préfère dix conversations de dix minutes. | Je préfère une conversation de cent minutes. |
| 6 | Quand une idée me vient, je la dis pour voir ce qu'elle vaut. | Quand une idée me vient, je la garde pour voir ce qu'elle devient. |
| 7 | On me décrit comme « facile à aborder ». | On me décrit comme « intéressant une fois qu'on le connaît ». |
| 8 | En fin de soirée, je suis le dernier à partir. | En fin de soirée, je suis parti sans qu'on l'ait remarqué. |
On notera que l'instrument est binaire par construction, là où la dimension est continue ; qu'il porte sur les soirées, là où l'orientation porte sur la vie ; et qu'il a été validé sur les 144 participants de l'étude, ce qui n'est pas une validation. L'Institut le livre pour ce qu'il est : une question posée huit fois, dans les termes de celui qui l'a posée le premier, à des gens qui allaient boire un verre.
Il faut dire deux choses de cet axe, et elles se contredisent en apparence. La première : psychométriquement, il est faible — déclaratif, binaire, contextuel, sans étalonnage. La seconde : c'est le trait le plus universellement reconnu de toute la psychologie. Personne ne le conteste ; chacun sait de quel côté il penche ; et l'on peut trier une salle entière en une question sans que quiconque proteste. Il y a une raison à ce paradoxe, et elle tient à l'origine du concept. L'introversion et l'extraversion viennent d'un paradigme psychanalytique — Jung, 1921 —, et ce paradigme ne décrit pas un comportement mais une orientation de l'énergie, vers l'extérieur ou vers l'intérieur. Le trait est plus psychique que comportemental : il ne dit pas ce que la personne fait, il dit où elle se recharge. C'est pour cela que les instruments comportementaux le mesurent mal, et que les gens, eux, le savent bien.
D'où une hypothèse, que le Conseiller Clinique verse au dossier pour l'étude qu'elle mérite : l'introversion et l'extraversion ne sont pas des états permanents mais des zones de confort. Nul n'est introverti partout, ni extraverti toujours ; chacun est l'un ou l'autre selon le contexte, et revient, quand le contexte cède, vers la zone où il dépense le moins. L'introverti peut tenir une soirée entière — mais il aura repéré la porte en arrivant, et il sera le premier à filer à l'anglaise ; l'extraverti peut passer un dimanche seul — mais il consultera trois fois les occasions de sortir. Ce que notre axe mesure en huit questions, ce n'est donc pas un comportement, c'est la direction du retour. Et c'est probablement pourquoi il fonctionne, malgré ses défauts : on ne demande pas aux gens ce qu'ils font, on leur demande où ils rentrent. Cette hypothèse est falsifiable — il suffirait de suivre les mêmes personnes à travers des contextes de coût variable, et de mesurer vers où elles reviennent — et l'Institut la note comme on note une adresse.