Café de l'Institut, un mardi, 14 h 40. La Pr Bonnefoy-Tissot est arrivée à 14 h 38, ce que le procès-verbal signale comme un fait sans précédent. Le Conseiller Clinique était déjà là, ayant compris de longue date qu'on n'attend pas quelqu'un qui n'arrive pas. La machine à café de la salle Sud a fonctionné pendant tout l'entretien, ce dont la retranscription porte trace à plusieurs reprises.
Pr Laure Bonnefoy-Tissot — Je tiens d'abord à dire que je suis là. Je le précise parce qu'on me le fera remarquer autrement, et parce que j'ai constaté en arrivant que ma chaise avait été déplacée au comité d'éthique, ce qui suppose qu'on l'utilise, ce dont je me réjouis modérément. J'ai lu vos travaux. Tous. Pendant mes absences, que je préfère appeler des périodes de lecture non localisée. Commençons.
Dès le moment où on pratique le métier de façon régulière. Sans faire offense aux prestigieuses institutions où j'ai reçu ma formation, il y a un gap énorme entre l'enseignement de la psychologie au niveau académique et ce que l'on rencontre sur le terrain. À côté de cela, je ne suis pas sûr non plus que le rôle d'une Université soit d'enseigner des certitudes au sens strict du terme, avec une méthode toute faite et des protocoles censés fonctionner de façon systématique.
En réalité, ce sont ces protocoles et autres étiquettes diagnostiques enseignés sur un plan théorique qui sont évidents pour ceux qui les enseignent. Les cliniciens voient autre chose. C'est notamment une des raisons pour lesquelles certains sont dépités à devoir aller en supervision. Le terrain offre des surprises pendant que les institutions continuent de répliquer des études qui ont amené aux diagnostics et autres protocoles.
Excellente question ! Et cela honore davantage les énergies qui façonnent l'ICF, dès lors où la rigueur clinique et l'approfondissement de certains concepts font que — et en toute humilité — je n'arrive pas toujours à comprendre en première lecture. Les articles scientifiques ont tous le défaut suivant : il n'y a que les étudiants et les chercheurs qui les lisent. Le grand public préfère la vulgarisation, malheureusement trop réductrice pour faire état de la complexité d'une question clinique. Le Pr Parmentier, en espérant qu'il ne m'en voudra pas pour la confidence, me demandait s'il fallait réduire le degré de précision pour pouvoir être lisible à un lectorat plus large, ou carrément supprimer certains articles par crainte de rebuter le lecteur occasionnel. J'ai proposé les encarts.
La question arrive à point, dès lors où aujourd'hui même la question du regard de l'autre a été discutée avec un de mes patients. Je lui disais que nous nous voyons tous à travers le regard de l'autre : c'est le regard de l'autre qui valide — ou invalide —, crédite — ou discrédite — nos actes et nos gestes. D'où l'importance de l'observateur et de la qualité de ce dernier. Dit plus simplement : c'est l'art de bien s'entourer, ou d'avoir tout simplement la chance d'être bien entouré.
Un non-clinicien pourrait dire, en ayant oublié l'option bienveillance : « Si telle personne reste dans cette situation, c'est qu'elle le veut bien ! », ou encore « c'est parce qu'elle ne souffre pas assez ! » Et quand je dis un non-clinicien, je pense à certains discours de développement personnel qui tiennent précisément ce langage, avec l'aplomb de ceux qui n'ont jamais eu à en assumer les conséquences.
Il y a un peu de vrai, et c'est l'article qui le confirme : tant que la Convocation n'a pas eu lieu, la personne enlisée dans une situation problématique reste dans sa situation, par habitude, par « confort » au sens où le système est « en équilibre » : pas de décision à devoir prendre, pas de système d'alerte à activer. Et surtout, encore faut-il la certitude d'être dans une situation terrible ! C'est le fameux « on ne sait pas si l'herbe est plus verte ailleurs ». L'étude 58 nous montre bien que la question de la décision dépasse celle du courage. C'est vraiment quand la souffrance d'une situation est intenable qu'on se moque de la nuance de vert qu'il existe ailleurs. Il ne faut pas non plus sous-estimer la peur de prendre une mauvaise décision. Peur qui disparaît totalement quand la souffrance a atteint son paroxysme. C'est là que vient le soulagement.
Je n'ai pas changé quelque chose depuis, il s'agit de quelque chose que je faisais déjà avant, c'est-à-dire me refuser de passer les tests standards chez les adultes pour l'évaluation des profils neurodivergents. Car non seulement la condition standard est impossible à répliquer — pour rappel, il a fallu six semaines pour créer ces conditions dans la salle A —, tandis qu'on ne peut étiqueter de façon standard que ce que l'outil est capable de mesurer. Et parfois, le mythe de la condition standard, associé à des critères diagnostiques qui enferment dans des catégories, peut faire passer à côté de certains diagnostics.
Les conséquences peuvent être dramatiques. On parle de populations adultes, souvent déjà diagnostiquées tardivement, et dont la démarche consiste précisément à comprendre leur fonctionnement. Biaiser cette démarche, c'est risquer d'accroître le mal-être. Chez l'enfant, la question se pose autrement : elle se manifeste plutôt sur le versant des troubles neurodéveloppementaux, des difficultés scolaires, voire du décrochage.
Si on commence à négocier l'éthique et ce qui a été décidé en amont, alors le concept même de comité d'éthique n'existe pas. Si je devais oser un commentaire plus personnel, je dirais même que le dispositif n'a rien privé à la participante n°71 : il lui a donné le respect qu'elle mérite en s'engageant dans le protocole. Si l'Institut avait accepté, la même participante pourrait être terrifiée à l'idée qu'un participant qui aurait fait la même demande, où elle était concernée, aurait pu obtenir que le secret de l'enveloppe scellée soit levé à titre exceptionnel. Cela pourrait finir devant un tribunal — j'allais dire les prud'hommes, ce qui n'a évidemment rien à voir, mais l'idée est là : une garantie qui souffre une exception n'est plus une garantie, c'est un arrangement.
Par ailleurs, rien n'empêche cette participante de retrouver la personne dans la vraie vie et de lui poser la question ouvertement.
Le cas n°71 est exposé dans l'étude n°60. Quarante minutes après son débriefing, une participante ayant formulé la disposition est revenue demander la réponse de son partenaire de collaboration. La réponse lui a été refusée, alors même que la réciprocité existait dans l'enveloppe voisine. Le Comité, saisi le soir même, a maintenu le refus au motif qu'une garantie de silence n'a de valeur que si elle est inconditionnelle. L'Institut avait alors consigné : « il n'a pas pour vocation de faire naître des histoires ; il vient de constater qu'il a le pouvoir d'en empêcher. »
Je ne vois pas pourquoi vous ne comprendriez pas, ce serait sous-estimer ma capacité à vous expliquer la raison (rires). Dans la vraie vie, je suis un artiste à l'image un peu déjantée. Si mon public me voit collaborer de façon sérieuse avec un Institut de recherche, cela nuirait à mon image décalée.
… Je me rends compte en vous répondant que ma réponse peut nuire à ma crédibilité en qualité de conseiller clinique auprès du lectorat de l'ICF. La vie est pleine de risques.
Je comprends que la charte peut décontenancer, dès lors où certaines études sont d'une grande richesse clinique. Certes, des études qui se demandent si l'eau mouille ou si le feu brûle peuvent prêter à sourire. Mais c'est l'expérimentation qui donne le crédit à une affirmation. En forçant le trait, on pourrait dire que la sensation de brûlure est subjective, mais l'étude des effets thermiques d'une exposition au feu sur les tissus biologiques humains est d'une rigueur académique impeccable. La même rigueur qui démontre qu'une supplémentation en vitamine D augmentait le taux de vitamine D par rapport au groupe contrôle qui recevait un placebo. Prouver les choses est toujours utile, ou en tout cas jamais inutile.
L'exemple n'est pas rhétorique. Une étude randomisée en double aveugle menée chez cent cinquante jeunes adultes belges, supplémentés mensuellement contre placebo durant un hiver, a établi que les taux sériques du groupe supplémenté augmentaient tandis que ceux du groupe placebo déclinaient (Vanlint et coll., Nutrients, 2013). La rigueur du protocole n'est pas discutable ; sa conclusion non plus. L'Institut ne dit pas autre chose depuis 2025, avec des moyens moindres.
Malheureusement, il n'existe pas d'outil permettant une démarcation stricte. La réponse sera peut-être pompeuse, mais il s'agit d'une question de savoir-être. Si je devais me prononcer un peu plus formellement, je dirais qu'à partir du moment où on se pose la question de savoir si — malgré les précautions — la personne reste reconnaissable, alors il ne faut pas en parler, ou revoir d'autres détails pour masquer davantage.
Mais se poser la question est déjà un signe qu'il vaut mieux éviter. Et c'est bon signe : c'est l'éthique professionnelle qui nous titille. Il faut l'écouter.
Je rappelle que je ne publie jamais rien à titre personnel dans l'ICF. Il faut laisser au Professeur Parmentier son rôle de rédacteur en chef, mais sans vouloir parler à sa place, j'espère qu'il ne publiera jamais une évidence qui pourrait blesser certaines communautés ou certains publics. Mais cela est davantage de votre ressort et du comité d'éthique dont vous faites partie, sans vous faire l'injure de vous le rappeler.
Je disais récemment à un ami et collègue : avec l'ICF, je fais ma propre thérapie, ah ah ah !!!
Je peux vous formuler une réponse socratique : ma seule certitude est que je ne sais rien. Si vous constatez qu'à partir de constats fondamentaux — ce que tout le monde sait déjà, comme le formule l'Institut sur son site —, cela a pour conséquence qu'on ne sait vraiment rien et qu'il faut continuer à démontrer ce qui a toujours été considéré comme une évidence.
Pr Laure Bonnefoy-Tissot — Je vous remercie. Je vais devoir y aller, je suis attendue quelque part depuis 2024. Une dernière chose : je pense que Mme Beaumont-Schiavetti est encore très occupée par sa thèse, notamment à travers le temps qu'elle passe devant la page de sa messagerie à la rafraîchir — pour attendre la réponse de son directeur —, je veillerai donc à ce qu'elle se charge de la retranscription de notre entretien, si vous le permettez.
Pr Laure Bonnefoy-Tissot
Comité d'éthique — présente ce jour-là
Renvoi. Ce Coffee Time est cité dans la note 2026-08/F : interrogé par un journal étudiant sur ce qu'un paradigme fictif ne peut pas produire, le Conseiller Clinique répond que la Pr Bonnefoy-Tissot est, jusqu'à preuve du contraire, la seule personne qu'il ait eu la chance de rencontrer.