Cahiers de Lecture des Sciences Humaines et Sociales
Vol. 13 · Recensions · 2026 · Comptes rendus d'ouvrages
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Cahiers de Lecture des SHS
Vol. 13 — Recensions, 2026
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Peut-on être heureux quand l'environnement ne l'est pas ?
Adélaïde Lecomte-Baelen · Éditions du Souterrain, 2026 · 238 p.
Recension par C. Delcourt · Reçu et accepté 2026

Il arrive qu'un livre pose une question si manifestement pertinente qu'on hésite à lui reprocher la réponse qu'il lui apporte. Peut-on être heureux quand l'environnement ne l'est pas ? appartient à cette catégorie. Adélaïde Lecomte-Baelen part d'un angle mort véritable de la littérature psychologique destinée au grand public : nous avons appris à examiner le sujet, son histoire, ses blessures, ses conduites et ses relations, mais beaucoup moins l'endroit concret où sa vie recommence chaque soir.

L'intuition est juste. Elle est même suffisamment juste pour qu'on s'étonne qu'elle ait été si peu formulée : un logement ne se résume pas à sa surface, une ville à ses services, ni un quartier à sa valeur immobilière. On peut posséder une maison agréable et ne jamais s'y sentir réellement en paix. Il suffit, comme l'écrit l'autrice, « d'un mur partagé avec la mauvaise personne ».

La formule est forte. Elle est aussi, à elle seule, presque tout le livre.

L'adresse comme variable clinique

L'ouvrage prolonge une étude consacrée au lieu de vie comme angle mort de l'anamnèse. Son résultat principal est modeste mais utile : le bien-être déclaré est davantage associé à la qualité perçue du voisinage qu'au fait de vivre en ville ou à la campagne, en maison ou en appartement, comme propriétaire ou comme locataire.

Lecomte-Baelen a raison de rappeler ce que certaines psychologies du bien-être préfèrent parfois laisser hors champ : tout n'est pas une compétence intérieure. La souffrance ne résulte pas toujours d'une mauvaise régulation émotionnelle, d'une croyance dysfonctionnelle ou d'un défaut de résilience. Il existe des nuisances, des humiliations, des conflits répétés et des environnements qui épuisent. À force d'enseigner aux individus à s'adapter, on finit parfois par traiter comme un symptôme ce qui constitue une réaction relativement saine à une situation objectivement pénible.

Le livre est particulièrement convaincant lorsqu'il critique cette inflation contemporaine de l'ajustement individuel. Son idée la plus féconde tient peut-être dans cette limite : travailler sur soi ne change pas nécessairement ce qui se trouve de l'autre côté du mur. Il fallait l'écrire.

Un homme qui aurait « trop bien guéri »

Pour donner chair à son propos, l'autrice organise son livre autour d'un homme qui aurait, selon sa formule, « trop bien guéri ». Après des années difficiles, celui-ci a cessé de boire, repris soin de son corps, développé sa culture, contenu ses réactions et reconstruit son existence. Une seule chose n'a pas changé : son adresse.

Le cas est puissant. Peut-être trop.

Tout semble en effet disposé pour conduire le lecteur vers la conclusion voulue. Le sujet a changé ; son environnement, non. Il s'est élevé ; le quartier ne l'a pas suivi. Il a acquis la maîtrise ; les autres continuent de le provoquer. Au terme du parcours, le verdict tombe : ce n'est plus à l'homme de progresser, mais à l'homme de partir.

Cette construction produit une remarquable efficacité narrative. Elle produit également un doute. Un cas clinique gagne rarement à s'organiser aussi parfaitement autour d'une thèse. L'environnement y devient le dépositaire presque exclusif de ce qui résiste encore, tandis que le sujet apparaît progressivement lavé de toute participation au système relationnel qu'il habite. Lecomte-Baelen prend soin de préciser que ses voisins ne sont pas des « méchants » et que son personnage n'est pas « un saint entouré de brutes ». Mais cette précaution verbale ne modifie guère la distribution morale du récit : l'un a accompli le travail ; les autres incarnent ce qui n'a pas bougé.

Le livre prétend déplacer le regard hors du sujet. Il risque parfois de le déplacer trop loin.

Le soulagement de n'être plus le problème

La proposition la plus séduisante de l'ouvrage est aussi la plus dangereuse. Lecomte-Baelen imagine son lecteur refermant le livre avec cette pensée : « Ce n'était donc pas moi le problème, c'était l'endroit. » On comprend le soulagement recherché. Beaucoup de personnes ont été inutilement culpabilisées par des discours thérapeutiques qui leur demandaient de mieux supporter l'insupportable. Il est parfois salutaire de reconnaître qu'une souffrance possède une cause extérieure.

Mais le passage de « tout n'est pas en moi » à « le problème était l'endroit » est moins innocent qu'il n'y paraît. Un environnement n'est pas un agent univoque. Il est composé de contraintes matérielles, d'histoires partagées, de perceptions réciproques, de rapports de pouvoir et de conflits dont les responsabilités peuvent être asymétriques sans être absolument simples. En désignant l'adresse comme le problème, le livre transforme une configuration en cause, et une hypothèse clinique en verdict.

La nuance serait secondaire si l'ouvrage ne faisait du déménagement rien de moins que « la dernière étape d'un traitement ». La formule est belle. Elle est probablement appelée à être abondamment citée. Elle méritait précisément, pour cette raison, davantage de résistance. Un déménagement peut protéger, ouvrir un espace ou mettre fin à une exposition délétère. Il peut également déplacer la souffrance, rompre des soutiens, produire une précarité nouvelle ou laisser intacte une manière relationnelle qui se reconstituera ailleurs. Partir n'est pas toujours fuir. Mais partir n'est pas toujours guérir non plus.

Une clinique pour ceux qui peuvent partir

Le livre rencontre ici une autre limite, sociale cette fois. Il parle avec élégance du changement d'adresse comme si celui-ci constituait une décision principalement psychologique. Pour beaucoup, il s'agit pourtant d'une possibilité économique. On ne quitte pas aisément un logement social, une maison grevée d'un crédit, un quartier proche des enfants, un emploi local ou un réseau d'entraide. La liberté résidentielle est inégalement distribuée. Certains peuvent convertir un diagnostic environnemental en recherche immobilière. D'autres ne peuvent qu'apprendre à survivre plus lucidement dans un lieu qu'ils n'ont pas les moyens de quitter.

À cet égard, le livre demeure étonnamment silencieux. L'idée d'un homme devenu « incompatible » avec son ancien milieu peut rapidement prendre une tonalité que l'autrice ne semble pas toujours mesurer. Le vocabulaire du progrès individuel et du cadre qui ne suit plus contient une hiérarchie implicite : celui qui lit, se cultive, ne boit plus et contrôle ses réactions aurait dépassé ceux qui sont restés. Le livre refuse explicitement le mépris. Il n'empêche pas toujours son lecteur de l'éprouver à sa place.

Le risque était déjà présent dans l'idée du « changement de marché sans changement d'adresse » — que l'autrice emprunte d'ailleurs à Anneke Verschueren, dont ces Cahiers recensaient l'ouvrage au volume précédent. Il devient ici plus net : l'environnement défavorable pourrait n'être plus seulement celui qui fait souffrir, mais celui qui ne reconnaît pas suffisamment la valeur nouvelle du sujet. Entre l'inadéquation et la distinction sociale, la frontière est mince.

Ce que le livre voit malgré tout

Ces réserves n'annulent pas la réussite de l'ouvrage. Elles indiquent plutôt le sérieux avec lequel sa proposition doit être prise. Lecomte-Baelen écrit avec une grande netteté. Elle sait produire des formules sans réduire entièrement sa pensée à des formules. Elle rappelle utilement qu'une personne peut avoir réellement progressé sans que ce progrès suffise à rendre son existence vivable. Elle comprend aussi que l'apaisement psychique n'immunise pas contre le bruit, l'hostilité ou l'humiliation répétée.

Son meilleur geste consiste peut-être à réintroduire la matérialité dans une psychologie parfois trop fascinée par l'intériorité. Il existe des murs trop fins, des bailleurs absents, des travaux nocturnes, des regards hostiles et des portes que l'on hésite à franchir. Ces éléments ne sont pas le décor de la vie psychique : ils en font partie. Le livre devient moins convaincant lorsqu'il prétend savoir exactement ce qu'il faut en conclure. Il est excellent comme correctif ; plus fragile comme doctrine.

Une histoire d'espoir — soigneusement rangé

Dans les dernières pages, l'autrice décrit son récit comme « une histoire d'espoir mal rangé ». Tout ce que son personnage a construit serait intact, simplement en attente d'un lieu où cela pourra enfin compter. La phrase est belle, et l'on comprend qu'elle fournisse au livre son mouvement le plus lumineux. Elle révèle aussi son présupposé : il existerait quelque part une bonne adresse, c'est-à-dire un environnement capable de reconnaître ce que le précédent n'a pas su voir.

Peut-être. Mais un lieu n'est pas un jury chargé de valider une reconstruction personnelle. Les habitants du prochain quartier ne sauront pas nécessairement que leur nouveau voisin a cessé de boire, lu de la philosophie ou appris à se maîtriser. Ils ne lui attribueront pas spontanément la valeur que le récit clinique lui confère. Ils feront du bruit, se tromperont sur lui, laisseront traîner leurs poubelles et pourront, eux aussi, devenir décevants.

Le bonheur résidentiel ne consiste sans doute pas à trouver enfin un endroit à la hauteur de ce que l'on est devenu. Il consiste plus modestement à habiter un lieu suffisamment sûr, suffisamment compatible et suffisamment imparfait pour que l'existence n'y soit pas continuellement mise à l'épreuve. Cette formulation est moins brillante. Elle est peut-être plus habitable.

En somme

Peut-on être heureux quand l'environnement ne l'est pas ? est un livre nécessaire lorsqu'il conteste l'idée que l'individu devrait indéfiniment s'adapter. Il devient discutable lorsqu'il transforme l'environnement en explication principale et le départ en conclusion thérapeutique. Adélaïde Lecomte-Baelen rend visible une variable clinique négligée ; elle en fait parfois une clé qui ouvre trop de portes.

Son ouvrage sera probablement lu avec reconnaissance par ceux qui ont longtemps cherché en eux la cause d'un malaise que leur lieu de vie entretenait chaque jour. On souhaiterait seulement qu'il les protège aussi d'une autre illusion : celle qu'une nouvelle adresse, parce qu'elle est nouvelle, saura nécessairement accueillir la personne qu'ils sont devenus.

Le lieu compte. Le livre le démontre avec force.
Il ne décide pas de tout. Le livre l'oublie parfois.

L'ouvrage prolonge l'étude n°42 de l'Institut, La Cartographie Résidentielle. L'entretien accordé par l'autrice est disponible ici.

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