Il y a trois numéros, l'Institut a découvert que dans un couple sur cinq de la génération du milieu, les deux membres ne donnent pas la même réponse à la question « êtes-vous en couple ? ». On avait appelé ça le pic du milieu. Le présent article revient sur cette mesure avec un aveu : on avait trois points, on a dessiné une montagne. En reprenant tout par année de naissance, le vrai sommet apparaît — plus haut (26,3 %), et ailleurs : chez ceux qui ont reçu l'outil du statut affiché entre 32 et 38 ans, c'est-à-dire en pleine vie amoureuse déjà constituée. Pourquoi eux ? Parce que la question n'a pas le même nombre de réponses selon la personne à qui on la pose. Les plus jeunes disposent d'une douzaine de statuts nommables — situationship, exclusivité non étiquetée, phase de définition — là où leurs aînés en ont deux : en couple, pas en couple. Quand deux lexiques de tailles différentes cohabitent dans le même couple, le désaccord n'est pas une dispute : c'est un problème de résolution, comme deux cartes du même pays à des échelles différentes. Et la découverte la plus troublante est que ce désaccord loge d'abord à l'intérieur des gens : interrogée trois fois de trois manières, une personne de la bande charnière sur trois change de réponse. La seule catégorie qui s'accorde parfaitement — mieux que les jeunes, mieux que les anciens — est celle des couples qui ont un jour posé les mots sur la table et négocié à voix haute ce qu'ils étaient. Traduire coûte une conversation. Ne pas traduire coûte le reste.
1. Le dossier, l'inventaire et les langues mortes
1.1 Ce que la 71 a laissé : trois points ne font pas une courbe
L'étude n°71 a établi trois résultats que le présent article ne conteste pas : le seuil déclaratif s'est déplacé, le script ancien ne déclenche plus l'étiquette, et la discordance intra-dyade dessine un maximum quelque part au milieu de la pyramide des âges. Mais elle mesurait par générations — trois boîtes —, et une boîte est un instrument qui arrondit avant de mesurer. Trois points ne font pas une courbe : ils font trois moyennes, dont on ne sait pas ce qu'elles écrasent. Surtout, la 71 avait laissé, par construction et en le disant, une bande tampon vide entre ses deux boîtes supérieures — les 45-49 ans, précisément ceux dont sa propre note finale annonçait qu'ils feraient l'objet d'une suite au titre facile à deviner. La présente étude est cette suite, et elle honore le titre. Son hypothèse de départ est inconfortable pour la maison : le pic de 19,0 % pourrait n'être pas un sommet mais un flanc — la pente d'une montagne dont la crête serait tombée, par hasard de découpage, dans la bande qu'on n'avait pas regardée.
1.2 L'inventaire : une nosographie de l'avant
Pour comprendre ce qui s'est passé au milieu, il faut d'abord inventorier ce qui s'est passé dans la langue. L'Institut a dressé la liste des termes relationnels apparus ou généralisés depuis une quinzaine d'années dans l'usage francophone — la situationship, le ghosting et sa descendance (orbiting, zombieing), le breadcrumbing, le stashing, le cushioning, le love bombing, les red, green et beige flags, le ick, le hardballing, la cuffing season, le slow dating, et une dizaine d'autres. Vingt-quatre termes retenus, testés, définis. Le décompte qui structure toute la suite tient en une ligne : vingt et un de ces vingt-quatre termes décrivent ce qui n'est pas un couple — ses approches, ses évitements, ses sorties, ses simulacres — et le nombre de termes apparus sur la même période pour désigner le couple installé est zéro. Le lexique n'a pas remplacé le couple ; il a colonisé la zone d'avant, celle qui était autrefois muette. Là où les générations précédentes disposaient d'un flou sans nom entre « on se fréquente » et « on est ensemble », l'usage contemporain a déployé une taxonomie complète — mais uniquement de l'évitement, de l'approche et de la menace. C'est une nosographie de l'avant : un dictionnaire de l'exception, sur fond de silence pour la norme.
Un terme de l'inventaire fait exception et mérite son encart, parce qu'il documente le mouvement exactement inverse de celui que la 71 appelait la récession du mot. Le polyamour — et son appareil : non-monogamie éthique, partenaire socle — désigne une configuration que le siècle précédent connaissait parfaitement et nommait autrement : le ménage à trois, expression attestée, exportée telle quelle dans une dizaine de langues. La chose est ancienne ; le mot est neuf ; et le mot neuf apporte quelque chose que l'ancien n'avait pas — un cadre déclaré, négocié, revendicable — là où l'ancien désignait un arrangement qu'on constatait sans le dire. On tient donc les deux mouvements dans le même corpus : d'un côté un lien exclusif ordinaire qui perd son étiquette (la récession du mot, 5, 14, 27 % selon les générations de la 71) ; de l'autre une configuration marginale qui en gagne une, avec vocabulaire, charte et communauté. Le lexique se contracte au centre et prolifère aux marges. On nomme désormais tout ce qui n'est pas la norme, et plus rien de ce qui l'est — ce qui est, notons-le, la définition d'un dictionnaire d'exceptions, et peut-être celle d'une époque.
1.3 Les langues mortes du numérique
Une lecture paresseuse du gradient lexical dirait : les jeunes ont des codes numériques, les anciens n'en ont pas. Elle est fausse, et sa réfutation est datée. Les nés avant 1980 ont appris à séduire en ligne avant tout le monde : le client mIRC est de 1995, Caramail de 1997 — première communauté francophone, vingt-huit millions de comptes à son sommet —, MSN Messenger a couvert 1999-2013. Et cette génération disposait d'une grammaire d'approche complète, d'une économie stupéfiante : l'ASV — âge, sexe, ville — trois lettres qui ouvraient toute conversation, l'acte de parole le plus direct que la séduction ait jamais codifié. Ces dialectes sont morts. Les salons ont fermé, les codes n'ont pas été transmis, et il n'existe aucune passerelle entre l'ASV et le profil d'application contemporain. Les nés avant 1980 ne sont donc pas des pré-numériques : ce sont des locuteurs natifs d'une langue numérique éteinte — situation que la linguistique connaît et que la psychologie du couple n'avait pas prévue. Elle éclaire d'un jour différent un phénomène que la clinique rapporte régulièrement sur les applications actuelles : l'approche directe jusqu'à la rudesse — le « tu viens chez moi » d'entrée de conversation — pratiquée par des hommes de cette cohorte, et documentée à l'époque où l'application dominante assumait une réputation de rencontres sans lendemain dont elle s'est depuis publiquement éloignée. L'hypothèse de l'Institut n'est pas la muflerie : c'est la grammaire. L'homme qui a appris l'approche sur mIRC à dix-huit ans applique, vingt-cinq ans plus tard, les règles de sa langue maternelle numérique — le maximum de directness dans le minimum de signes — dans un écosystème qui exige désormais l'inverse. Il ne transgresse pas les codes. Il parle une langue morte avec l'accent natif.
1.4 La question, et le falsificateur
D'où la question, reformulée en termes mesurables. Si la discordance de la 71 n'est pas un fait de génération mais un fait de langue — deux lexiques de résolution différente qui cohabitent dans la même dyade, ou dans la même personne —, alors trois prédictions doivent tenir ensemble : la courbe fine par âge d'acquisition doit culminer hors de la boîte où la 71 avait vu son pic ; l'écart de granularité lexicale au sein du couple doit prédire la discordance mieux que l'âge, et l'âge ne doit rien ajouter après lui ; et il doit exister une discordance intra-individuelle — la même personne, instable sur son propre statut — qui précède et explique la discordance à deux. Le falsificateur, déposé avant la première passation et testé en premier : si, après contrôle de l'écart de granularité, l'âge conserve un pouvoir prédictif propre, la lecture linguistique tombe, les générations redeviennent des explications, et l'étude paraîtra sous le titre « Le Palier ».
Ce mot revient souvent dans le corpus, et il vaut la peine de dire une fois pour toutes ce qu'il fait. Avant de recueillir la moindre donnée, l'Institut écrit noir sur blanc ce qui, s'il apparaît, prouverait que son hypothèse est fausse. Puis il va chercher, exprès. Ce n'est pas une précaution polie : c'est la seule différence entre une étude et une intuition qu'on a habillée de chiffres après coup. Une hypothèse qu'on ne peut pas perdre n'est pas une hypothèse, c'est une conviction. Le falsificateur est le pari qu'on prend contre soi-même avant de savoir qui va gagner.
2. Méthode
2.1 Des années, pas des boîtes
4 620 participants, recrutés par année de naissance : trente-trois bandes d'un an, de 1974 à 2006, cent quarante personnes par bande. Aucune variable générationnelle n'a été saisie, et le protocole interdit aux passateurs les mots « génération », « Millennial », « X » et « Z » — non par précaution de ton, mais par hygiène de mesure : on ne peut pas tester si les générations sont des arrondis en commençant par arrondir. Parmi les participants, 1 470 couples complets (2 940 personnes) interrogés séparément, selon le protocole exact de la 71 ; 1 680 individus hors dyade.
2.2 L'âge d'acquisition déclarative
La variable centrale : l'âge auquel le participant a ouvert son premier compte permettant d'afficher publiquement un statut relationnel. Auto-daté, recoupé quand c'était possible par l'ancienneté du compte. Six bandes : avant 18 ans, 18-24, 25-31, 32-38, après 38, jamais. La métaphore qui organise l'hypothèse a une littérature réelle : l'acquisition des langues secondes connaît une période critique — la grammaire s'installe complètement quand l'exposition est précoce, imparfaitement ensuite, quel que soit le vocabulaire accumulé. L'Institut fait l'hypothèse que la langue déclarative du lien obéit à la même loi : acquise tôt, elle est native ; acquise en cours de vie amoureuse constituée, elle reste une langue seconde — parlée couramment, jamais possédée.
2.3 La granularité lexicale
Chaque participant a passé une tâche en deux temps : nommer librement les statuts relationnels qu'il distingue, puis trier douze vignettes décrivant des liens ambigus dans les catégories de son choix. La granularité lexicale (GL) est le nombre de statuts distincts qu'il nomme et emploie de façon cohérente au tri — savoir un mot ne suffit pas, il faut qu'il découpe quelque chose. Double codage, κ = 0,82. Précision d'éthique qui a son importance : chez les participants qui ignoraient les termes de menace de l'inventaire — love bombing, gaslighting et leurs voisins —, ces termes ont été testés en reconnaissance et jamais enseignés, le Comité ayant écrit au protocole qu'on ne vaccine pas avec le virus.
2.4 Trois cadres pour une même question
La nouveauté méthodologique de l'étude, et sa raison d'être clinique : chaque participant a répondu trois fois à la question de la 71 — « êtes-vous en couple ? » — sous trois cadres séparés de plusieurs jours et présentés comme indépendants : un formulaire administratif parmi d'autres champs ; une question posée en passant par un proche (compère formé) ; un entretien en face à face. Une réponse est dite instable quand les trois passations ne coïncident pas. C'est la discordance ramenée à l'intérieur d'une seule personne — celle que la 71, qui comparait deux membres, ne pouvait par construction pas voir.
2.5 Le sous-échantillon des entretiens longs
Enfin, un sous-échantillon composite de 86 suivis cliniques (matériel anonymisé, détails modifiés, séquences conservées) a permis de mesurer une variable que l'Institut croit inédite : le délai, en séances, avant la première mention spontanée du statut relationnel — c'est-à-dire le temps qu'il faut à un lien pour atteindre le seuil de mention dans un dispositif conçu pour tout mentionner.
2.6 Ce que l'Institut n'a pas fait
Il n'a révélé à aucun couple sa discordance — règle héritée de la 71, dont le Comité avait écrit que l'Institut pourrait défaire des couples en les informant. Il n'a signalé à aucun participant son instabilité : personne n'est reparti en sachant qu'il ne sait pas ce qu'il est. Il n'a enseigné aucun terme à qui l'ignorait. Il n'a conseillé à personne d'étiqueter son lien, la 71 ayant établi que la satisfaction est rigoureusement identique avec et sans étiquette. Et il n'a coté aucune prudence comme une erreur — la suite dira pourquoi cette phrase était nécessaire.
2.7 Analyses
Courbe de discordance par bande d'acquisition avec intervalle de confiance du sommet ; régression de la discordance sur l'écart de granularité intra-dyade |ΔGL|, l'âge entré en second ; instabilité intra-individuelle par bande ; appariement par canal de rencontre ; et le falsificateur testé avant tout le reste — un pari qu'on vérifie en dernier n'est plus un pari, c'est un compte rendu.
3. Résultats
3.1 Le sommet déplacé
La courbe fine donne raison à la 71 sur la forme et tort sur l'adresse. Discordance par âge d'acquisition : 5,1 % chez ceux qui ont reçu l'outil avant 18 ans ; 14,2 % pour 18-24 ; 21,7 % pour 25-31 ; 26,3 % pour 32-38 — le sommet, IC95 [22,8 ; 29,9] ; puis 13,4 % après 38 ans, et 5,6 % chez ceux qui n'ont jamais acquis l'outil. Deux lectures s'imposent. D'abord, le sommet dépasse le pic de la 71 (26,3 contre 19,0) et se situe hors de la boîte qui le portait : recalculée en boîtes générationnelles, la présente cohorte retrouve d'ailleurs 18,6 % pour la boîte Millennial — les boîtes n'étaient pas fausses, elles étaient floues ; la 71 avait mesuré un flanc et le flanc était réel, c'est la crête qui était ailleurs. Ensuite, les deux bords de la courbe se rejoignent : 5,1 % chez les natifs, 5,6 % chez les jamais-acquis. Ceux qui n'ont qu'une grammaire — la nouvelle apprise tôt, ou l'ancienne jamais quittée — s'accordent pareillement. Le trouble est au milieu, exactement là où l'on en a deux.
3.2 L'écart de résolution : le falsificateur n'a pas touché
La granularité lexicale suit le gradient attendu — médianes de 4 statuts distincts chez les nés avant 1980, 7 pour 1981-88, 11 pour 1989-96, 13 chez les nés après 1997 : du binaire à la nosographie en une génération et demie. Et c'est l'écart de granularité dans la dyade qui fait tout : 3,9 % de discordance quand |ΔGL| vaut 0 ou 1 ; 8,7 % pour 2-4 ; 19,6 % pour 5-8 ; 31,2 % à partir de 9. Puis le test qui décidait du titre : l'âge, entré après l'écart de granularité, n'ajoute rien — ΔR² = 0,006, non significatif. « Le Palier » ne paraîtra pas. Les générations ne sont pas des explications ; ce sont des arrondis — des moyennes de lexiques, prises à la louche, qui prédisaient tant qu'on ne mesurait pas la vraie variable, et qui ne prédisent plus rien dès qu'on la mesure. Deux natifs du même dialecte s'accordent à tout âge. Deux lexiques de résolution différente ne peuvent pas donner la même réponse, pour la même raison que deux cartes à des échelles différentes ne peuvent pas superposer leurs frontières : ce n'est pas un désaccord sur le territoire, c'est un écart de résolution.
3.3 La discordance qui loge dans une seule personne
Interrogée trois fois sous trois cadres, la même personne donne une réponse instable dans 17,8 % des cas — un participant sur six ne répond pas la même chose à un formulaire, à un proche et à un entretien. La distribution suit exactement la courbe du 3.1 : 6,2 % chez les natifs, 29,6 % dans la bande charnière. Et cette instabilité n'est pas une curiosité individuelle : elle est le mécanisme de la discordance à deux. Les dyades contenant au moins un membre instable présentent un risque de discordance multiplié par 6,3. La formule qui résume le résultat central de l'étude tient en une phrase, et l'Institut la donne pour ce qu'elle est — une explication, pas une morale : on ne peut pas s'accorder à deux sur ce qu'on ne tient pas seul. La 71 mesurait le désaccord entre deux personnes ; il fallait descendre d'un étage. Le désaccord entre deux est l'ombre portée d'une indécision en un.
3.4 Les canaux croisés
Les couples formés dans le même canal — deux rencontres d'application, ou deux rencontres de présence — discordent à 7,4 %. Les couples formés en canaux croisés — l'un a rencontré l'autre là où l'autre ne vit pas — discordent à 16,8 %, plus du double. Le lexique n'est donc pas seulement une affaire d'année de naissance : c'est une affaire de canal, chaque canal portant sa grammaire propre, ses actes engageants et ses gestes vides. L'annexe B en donne le cas limite, que l'Institut appelle le chiasme : deux personnes fluides chacune dans un canal et muettes dans l'autre, et entre elles un geste — un numéro de téléphone donné — qui engageait tout dans une grammaire et rien dans l'autre.
3.5 Les deux prudences
Parmi les 612 célibataires se décrivant comme volontairement prudents, deux populations que tout séparerait — sauf le comportement. Chez les nés avant 1980, la prudence est prédite par l'exposition à une recomposition familiale défaite (OR 4,1), et pas par l'âge : c'est une prudence par expérience — on a vu, parfois de l'intérieur, ce que coûte un pari perdu, et l'annexe B en porte la trace la plus sobre du corpus. Chez les nés après 1997, la prudence est prédite par le nombre de termes de menace connus — love bombing, gaslighting, breadcrumbing — (OR 2,9), et voici le chiffre que l'Institut demande de lire deux fois : 78 % de ces prudents-là n'ont jamais vécu ce qu'ils redoutent. C'est une prudence par documentation — la nosographie apprise avant l'expérience, le manuel de pathologie lu avant la première consultation. L'Institut souligne ce que ce résultat ne dit pas : aucune des deux prudences n'est une erreur. L'une est une cicatrice, l'autre est une carte des dangers ; on ne reproche ni à l'une d'avoir saigné, ni à l'autre d'avoir lu. Le résultat dit seulement ceci : le même pas de côté devant l'engagement recouvre deux mécanismes opposés, et toute politique — clinique, éditoriale ou familiale — qui les traiterait d'un seul geste se tromperait sur l'un des deux.
3.6 Le statut qui ne se dit pas
Dans le sous-échantillon des 86 suivis longs, le délai avant première mention spontanée du statut relationnel : médiane à la première séance pour les couples déclarés ; médiane à la neuvième séance pour les liens de type situationship ; et 22 % des liens non étiquetés jamais mentionnés après douze séances — des relations entières, parfois de plusieurs années, qui n'atteignent pas le seuil de mention dans un dispositif conçu pour tout recueillir. Non par honte, non par secret : les intéressés, lorsqu'on finissait par poser la question, répondaient sans embarras. Le lien n'était pas caché ; il n'était pas constitué comme objet dont on parle. C'est la version clinique de l'instabilité du 3.3 : un statut qui n'existe pas assez pour être tu.
4. Discussion
4.1 Le pic change d'adresse, la 71 reste debout
L'Institut a rouvert récemment un de ses verdicts parce que l'objet avait changé ; il révise ici une de ses mesures parce que l'instrument a gagné en finesse. Les deux gestes se ressemblent et n'ont rien de honteux — c'est même à cela qu'on reconnaît qu'un corpus est vivant. La 71 reste debout sur tous ses résultats : le seuil déclaratif, le script déprécié, la récession du mot, la satisfaction identique avec et sans étiquette. Seul le pic déménage, et il déménage vers les personnes que la 71 avait elle-même désignées en creux : celles qui ont reçu la langue déclarative en pleine vie amoureuse constituée, et qui la parlent depuis comme une langue seconde — couramment, correctement, sans jamais la posséder. La bande charnière n'est pas une génération : c'est une position d'acquisition, et elle se déplacera avec les calendriers. Le pari de réplication est déposé en ces termes : dans tout pays où l'outil déclaratif est arrivé à une autre date, le sommet doit se trouver à la même position biographique — trente-deux à trente-huit ans à l'acquisition — et donc à un autre âge civil. Si le sommet suit l'âge civil, la présente lecture tombe.
« Les générations ne sont pas des explications. Ce sont des arrondis. »
Note de synthèse de l'Unité de la Résolution4.2 Le groupe consolant
Reste le résultat que l'Institut n'attendait pas à ce niveau, et qui est probablement la seule chose utile de tout l'article pour qui le lit depuis l'intérieur d'un lien ambigu. Les 214 participants qui ont déclaré avoir, un jour, négocié leur statut à voix haute — posé les mots sur la table, littéralement, dit ce qu'ils étaient et vérifié que l'autre disait pareil — présentent une discordance de 2,1 % : la plus basse de tout l'échantillon, sous les natifs eux-mêmes. Les seuls qui s'accordent parfaitement sont ceux qui ont dû traduire. Le résultat prolonge la 71, qui avait trouvé que la déclaration devant tiers déclenche l'étiquette dans toutes les générations : le mécanisme est le même, ramené à deux — l'accord n'est pas un état qu'on constate, c'est un acte qu'on pose. Et il éclaire les bilingues de la charnière d'une lumière moins sombre : leur position — deux dictionnaires, aucun ne faisant autorité — est exactement celle qui force à traduire, quand les natifs de chaque bord peuvent s'épargner la conversation. La traduction coûte une conversation. L'Institut, qui ne conseille rien, se borne à publier le tarif.
4.3 Ce que le résultat ne dit pas
Il ne distribue aucun tort. La cohorte à haute granularité n'a pas « détruit le couple » : elle a reçu un dictionnaire de l'exception sans qu'aucune norme lui soit fournie en regard, ce qui est une position structurellement coûteuse et non une faute — on n'accuse pas les gens du lexique qui était en usage à leur arrivée. La cohorte binaire n'est pas « dépassée » : ses 5,6 % de discordance sont le deuxième meilleur score de l'étude. Les bilingues ne sont pas infirmes : ils sont les seuls à qui la traduction est offerte par nécessité. Le mot « couple » n'est pas à sauver : la 71 a montré que la satisfaction ne dépend pas de lui. Et l'étude ne prescrit rien — pas même la négociation du 4.2, dont le statut causal reste ouvert et dont on verra en Limites qu'il constitue le prochain pari de la maison.
5. Limites
La première limite est la plus élégante et l'Institut la revendique : l'inventaire lexical de l'annexe A vieillira plus vite que l'étude. Plusieurs des vingt-quatre termes seront morts à la réplication, remplacés par d'autres — c'est-à-dire que l'objet mesuré est en train de faire, sous les yeux du lecteur, exactement ce que l'encart 1.3 décrit : les dialectes meurent, et le présent article est aussi, sans l'avoir cherché, l'épitaphe anticipée de son propre matériel. Deuxième limite : l'âge d'acquisition est auto-daté, et la mémoire des inscriptions a l'imprécision de toutes les mémoires administratives. Troisième : le résultat des traducteurs (2,1 %) est observationnel — ceux qui négocient sont peut-être ceux qui s'accordaient déjà, et la négociation serait alors un symptôme de l'accord plutôt que sa cause ; le falsificateur de la prochaine étude du domaine est déposé en conséquence : il faudra assigner la conversation, et si la négociation assignée n'accorde rien, le 4.2 n'était qu'un tri — l'étude paraîtra sous « La Traduction ». Quatrième : le sous-échantillon clinique est petit, composite, et son délai de mention dépend aussi du style des entretiens. Cinquième : la granularité mesure le lexique disponible, pas la finesse du lien vécu — un homme à quatre statuts peut vivre des nuances qu'il ne nomme pas, et l'Institut se garde de confondre le dictionnaire et le territoire.
Approbation éthique. Le Comité a approuvé le protocole au titre de l'article 7, avec quatre exigences : que la discordance ne soit jamais révélée aux couples (règle héritée de la 71 et reconduite sans discussion) ; que l'instabilité intra-individuelle ne soit jamais signalée aux participants — personne ne repart en sachant qu'il ne sait pas ce qu'il est ; que les termes de menace ne soient jamais enseignés à qui les ignorait, le Comité ayant écrit qu'on ne vaccine pas avec le virus ; et que les passateurs s'interdisent les mots de génération. La Pr Bonnefoy-Tissot a demandé si « statut instable » figurerait un jour dans l'inventaire lui-même ; la question a été consignée sans réponse, et sa présence aussi.
Consentement. Les 4 620 participants ont consenti à « une étude sur les mots qu'on emploie pour parler des liens », formulation exacte et volontairement plate. Les trois cadres du 2.4 ont été débriefés en fin d'étude, sans communication des réponses individuelles.
Contributions. A. Janssens a conçu la variable d'âge d'acquisition et défend depuis l'idée que la plupart des effets de génération de la littérature sont des effets de calendrier mal datés. V. Claeys a dirigé l'Observatoire des Langues Mortes du Numérique, établi l'inventaire, et déposé une demande de conservation de l'ASV « au titre du patrimoine immatériel », demande dont l'instruction suit son cours. D. Fontaine-Berisha a construit le protocole des trois cadres et le Bureau des Statuts Instables, dont elle fait remarquer qu'il est le seul service de l'Institut dont les sujets ignorent qu'ils en relèvent. M. Peeters a conduit les analyses dyadiques. Le Dr K. Osei-Mensah a conduit les modèles, recompté deux fois le sommet en cherchant si la crête ne serait pas encore ailleurs — « un flanc peut cacher un autre flanc » —, exigé que l'intervalle de confiance figure au corps du texte et non en note, et versé au registre des choses qui l'inquiètent modérément le fait que les deux bords de la courbe s'accordent mieux entre eux qu'avec tout le milieu. Mme É. Beaumont-Schiavetti a versé une note sur l'espéranto — langue construite pour tous et parlée par personne, dont elle observe qu'elle est l'exact inverse des dialectes numériques, langues de personne parlées par tous — et sur le fait que les langues mortes ont ceci de commode qu'on ne peut plus s'y disputer. Le correspondant de l'Institut a exigé que le falsificateur soit testé avant tout autre calcul, ce qui a été fait, et a relevé que « situationship » n'a pas d'équivalent français en demandant expressément qu'on n'en invente pas. Le Conseiller Clinique a fourni l'observation-source du 3.6 — le statut qui échappe à l'anamnèse — ainsi que le matériau des deux prudences, et a demandé que l'étude ne conseille à personne d'étiqueter quoi que ce soit, ce qui a été fait.
Conflits d'intérêts. Deux des quatre auteurs déclarent un statut relationnel ; les deux autres déclarent que la question relève du Bureau des Statuts Instables. L'Unité de la Résolution déclare que son nom désigne la résolution des cartes, pas celle des conflits, et regrette d'avoir à le préciser à chaque numéro.
Disponibilité des données. L'inventaire des vingt-quatre termes, la tâche de granularité et le protocole des trois cadres sont disponibles sur demande motivée. Les appariements dyadiques ne sont disponibles pour personne, pour la raison énoncée dans la 71 et reconduite ici : certains participants seraient capables de calculer leur propre discordance, et l'Institut ne fournit pas cet instrument.
Références
- Arobase.org (s. d.). L'histoire de Caramail. Documentation : 1997-2009 ; vingt-huit millions de comptes en 2003 ; première communauté francophone.
- Institut du Constat Fondamental (2026). La Déclaration. Annales du Statut Relationnel, 1(1). Étude n°71 du corpus — le titre de la présente étude y était promis en note 1.
- Institut du Constat Fondamental (2026). L'Envoi. Cahiers de Psychologie des Usages Numériques et du Lien, 2(2). Étude n°73 du corpus.
- Johnson, J. S. et Newport, E. L. (1989). Critical period effects in second language learning. Cognitive Psychology, 21(1), 60-99.
- Knapp, M. L. (1978). Social Intercourse: From Greeting to Goodbye. Allyn & Bacon.
- mIRC (1995-). Client IRC pour Windows, K. Mardam-Bey. Documentation historique.
- MSN Messenger / Windows Live Messenger (1999-2013). Microsoft. Documentation historique.
- Sur le lexique relationnel contemporain (situationship, orbiting, breadcrumbing, love bombing, flags, ick) : couverture de presse et lexicographique 2017-2026, versée au dossier ; « situationship » est entré dans les dictionnaires anglophones de référence au cours de la période.
- Sur la réputation initiale puis le repositionnement de l'application de rencontre dominante : couverture de presse 2013-2024, versée au dossier.
Annexe A — L'inventaire, la granularité, les trois cadres
L'inventaire : vingt-quatre termes relationnels apparus ou généralisés depuis 2010 dans l'usage francophone, chacun testé en trois temps — reconnaissance (« connaissez-vous ce mot ? »), définition libre, emploi au tri de vignettes. Classement fonctionnel : termes de statut (situationship, exclusivité non étiquetée, partenaire socle…), termes d'évitement et de sortie (ghosting, orbiting, zombieing, stashing, cushioning…), termes de menace (love bombing, breadcrumbing, gaslighting…), termes d'audit (red, green, beige flags, ick), termes de stratégie (hardballing, slow dating, cuffing season). Vingt et un des vingt-quatre décrivent le non-couple ; aucun terme neuf ne désigne le couple installé. La tâche de granularité : nomination libre puis tri de douze vignettes ; la GL est le nombre de catégories nommées et employées de façon cohérente (κ = 0,82). Les trois cadres : formulaire administratif (la question noyée parmi douze champs), question incidente d'un proche (compère formé, formulation naturelle), entretien (question posée en face à face, en fin de passation). Intervalle entre cadres : cinq à douze jours. Aucun participant n'a été informé que les trois passations seraient comparées. Interdits du protocole : aucun mot de génération ; aucun enseignement des termes de menace ; aucune restitution individuelle, ni de la discordance, ni de l'instabilité.
Annexe A — L'inventaire lexical complet, défini par l'Institut
Vingt-neuf termes du registre relationnel contemporain, classés par fonction et définis selon le principe suivant : lorsqu'un terme désigne un comportement observable et récurrent, l'Institut lui donne une définition opérationnelle, au même titre qu'un instrument de mesure. Lorsqu'un terme s'est répandu par pur effet de viralité — reconnaissable, répété, mais sans référent comportemental stable qu'un observateur extérieur pourrait coder de façon fiable — l'Institut le signale comme tel plutôt que de lui inventer une rigueur qu'il n'a pas. Sept termes sur vingt-neuf entrent dans cette seconde catégorie ; ils sont indiqués en italique.
| Terme | Définition proposée par l'Institut |
|---|---|
| Le statut de la relation — l'art du non-engagement | |
| Situationship | Relation caractérisée par une intimité régulière, physique et parfois émotionnelle, mais dont les deux parties s'interdisent explicitement toute étiquette ou projection d'avenir. Se distingue du concubinage clandestin d'antan par la négociation active de son propre flou. |
| ENM (non-monogamie éthique) | Cadre relationnel où la pluralité des liens est communiquée, consentie et renégociée en continu. Le partenaire principal y est désigné « partenaire socle ». Variante transparente et administrée d'une pratique aussi ancienne que le mariage lui-même. |
| Polyamour | Voir Encart 1.2. Reformulation contractuelle d'une configuration — le ménage à trois — que le lexique antérieur nommait sans la théoriser. |
| Stashing | Fait de fréquenter quelqu'un tout en l'excluant systématiquement de sa vie sociale visible — pas de présentation aux proches, pas d'apparition sur les réseaux du partenaire. |
| Roaching | Dissimulation d'autres partenariats concurrents sous couvert qu'aucune exclusivité n'a été formellement actée. Le nom vient de l'analogie avec le cafard : en voir un revient à en supposer d'autres, non vus. |
| Talking stage | Phase pré-relationnelle de communication soutenue, non qualifiée, précédant une éventuelle situationship. Peut durer de quelques jours à plusieurs mois sans jamais aboutir. |
| DTR (Define The Relationship) | Acronyme désignant l'acte, souvent redouté, de nommer explicitement un lien. Fonctionnellement identique à la « déclaration devant tiers » mesurée par l'étude n°71, mais réservé à l'intimité du couple. |
| Les micro-violences et l'évitement | |
| Love bombing | Excès précoce et démesuré de marques d'attention (déclarations, cadeaux, projection immédiate) visant, consciemment ou non, à créer une dépendance rapide avant retrait ou prise de contrôle. |
| Breadcrumbing | Entretien d'un lien au minimum vital — un message occasionnel, un like — sans jamais concrétiser, afin de garder l'autre disponible sans en assumer le coût. |
| Ghosting | Cessation brutale et unilatérale de toute communication, sans explication. Terme now canonique ; le phénomène, lui, est documenté depuis l'invention du silence. |
| Orbiting | Poursuite de l'interaction passive (visionnage de stories, mentions « J'aime ») après cessation de toute communication directe — le ghosting sans la disparition, empêchant toute clôture cognitive. |
| Zombieing | Retour, sans excuse ni explication, d'une personne ayant pratiqué le ghosting, des semaines ou des mois plus tard, comme si l'interruption n'avait pas eu lieu. |
| Haunting | Variante mineure de l'orbiting : présence fantomatique limitée à la consultation discrète du profil, sans interaction visible. |
| Cushioning / Benching | Maintien actif de plusieurs options de repli (« coussins ») pendant une relation jugée fragile, en prévision d'une rupture. |
| Submarining | Réapparition soudaine, comme le zombieing, mais avec reprise immédiate du rythme antérieur, sans le moindre commentaire sur l'absence. |
| Micro-cheating | Ensemble de comportements frontaliers (conversations soutenues, flirt léger) non classables comme infidélité au sens strict mais générant un doute légitime chez le partenaire. |
| L'audit du partenaire | |
| Red flag | Signal comportemental jugé annonciateur d'un fonctionnement problématique ou toxique. |
| Green flag | Signal jugé annonciateur d'une sécurité relationnelle — souvent la capacité à évoquer calmement un passé difficile. |
| Beige flag | Trait neutre, ni rassurant ni alarmant, mais suffisamment singulier pour être consigné — l'Institut y voit une nosographie du détail sans conséquence. |
| The ick | Dégoût soudain et réputé irréversible, déclenché par un détail trivial du comportement de l'autre. Aucune définition scientifico-linguistique stable n'a pu lui être assignée : l'Institut le classe comme terme fonctionnant par effet de reconnaissance immédiate plutôt que par contenu descriptif. |
| Gaslighting | Terme clinique d'origine psychiatrique, largement réemployé pour désigner la négation systématique des faits par un partenaire dans le but de faire douter l'autre de sa propre perception. Usage courant sensiblement élargi par rapport à l'acception d'origine. |
| Negging | Compliment déguisé en critique légère, employé comme technique d'approche pour déstabiliser l'estime de soi de la personne visée. |
| Les stratégies d'approche | |
| Hardballing | Annonce frontale et immédiate de ses intentions relationnelles (mariage, enfant, aventure sans lendemain) dès la première rencontre, dans une logique de tri accéléré. |
| Cuffing season | Période automnale et hivernale durant laquelle la mise en couple, même de circonstance, est statistiquement recherchée — puis fréquemment abandonnée au retour du printemps. |
| Freckling | Inverse exact du cuffing season : recherche d'une relation strictement estivale, sans projection au-delà de la saison. |
| Slow dating | Réaction délibérée à la lassitude du balayage continu (« swipe fatigue ») : ne parler qu'à une personne à la fois, différer la rencontre physique. |
| Catch and release | Pratique consistant à obtenir l'intérêt ou l'engagement d'une personne puis à s'en désintéresser aussitôt l'objectif atteint, sans intention de poursuivre. |
| Kitten fishing | Version atténuée du « catfishing » : présentation de soi légèrement enjolivée (photos anciennes, traits arrondis) sans usurpation complète d'identité. |
| Le registre numérique | |
| Left on read | État d'un message consulté mais délibérément laissé sans réponse, le statut de lecture étant visible par l'expéditeur — micro-rupture de contrat conversationnel propre aux messageries à accusé de lecture. |
| Soft launch | Annonce indirecte d'une relation sur les réseaux sociaux (un détail, une ombre, un objet) sans présentation explicite du partenaire. |
| Hard launch | Annonce publique et non ambiguë d'une relation sur les réseaux sociaux, photo et identification à l'appui. |
| Textlationship | Lien entretenu presque exclusivement par messagerie écrite, sans équivalent vocal ou physique proportionné. |
| Thirst trap | Publication à visée explicitement séductrice, dont la fonction relationnelle (susciter une approche) est assumée par son public sans être jamais formulée par son auteur. |
| Delulu | Contraction de « délirant » désignant l'adhésion assumée et ironique à un fantasme relationnel non fondé. L'Institut note qu'aucun référent comportemental stable n'a pu lui être associé au-delà de l'auto-dérision : terme fonctionnant par affichage plutôt que par description. |
| Rizz | Charisme ou aisance perçue dans l'approche séductrice. Contraction de « charisma » dont l'usage s'est étendu, par contamination, à des domaines sans rapport avec le lien relationnel — l'Institut y voit un cas d'école de terme-valise sans référent testable. |
Termes en italique : fonctionnant par reconnaissance et effet de viralité plutôt que par contenu descriptif stable — aucune définition scientifico-linguistique n'a pu leur être assignée avec la rigueur apportée aux autres entrées.
Annexe B — Trois récits
Détails modifiés, séquences conservées.
« Je sais parler à quelqu'un. Une salle, un comptoir, une file d'attente — je sais faire, j'ai toujours su. En 2018, j'aborde une femme d'une trentaine d'années dans une salle de sport. Correctement, à l'ancienne : je me présente, on rit, je demande son numéro. Pas son profil — son numéro. Elle me le donne. On convient d'un café. [silence] Elle n'est jamais venue. Pas un mot, rien, plus jamais de nouvelles. J'ai mis longtemps à comprendre que dans sa grammaire à elle, donner son numéro n'engageait rien du tout — c'était une politesse de sortie, pas une promesse d'entrée. Dans la mienne, c'était déjà un début. [remarque de l'Institut, ajoutée après coup : à trente ans en 2018, cette femme n'avait statistiquement jamais connu d'amorce amoureuse hors ligne — MSN dominait déjà son adolescence, puis Facebook a pris le relais dès 2006-2007, quand elle avait à peine dix-huit ans. Ce n'est pas qu'elle refusait la rencontre en salle. C'est qu'elle n'en possédait tout simplement pas la grammaire d'issue — le numéro donné n'était pas une dérobade, c'était un geste social complet dans son système à elle, qui n'exige rien après.] [question du clinicien : et sur les applications ?] C'est l'inverse exact. Je reste devant le champ de texte et je ne sais pas quoi écrire. Pas peur — vide. Les codes que j'ai n'existent pas là-dedans. Ma génération avait appris pourtant, vous savez. mIRC, Caramail. ASV. On savait faire, c'était même d'une efficacité redoutable. Mais cette langue-là est morte, et personne ne nous a donné la nouvelle. Alors voilà : je parle couramment deux langues. Celle des salles, que les gens de son âge ne parlent plus. Et une langue morte. »
« J'ai élevé le fils de ma compagne pendant treize ans. Il était bébé quand je suis arrivé. Quand elle est partie, il avait quatorze ans, et je n'avais juridiquement aucun droit — je n'étais rien, administrativement je n'avais jamais existé. Le jour du déménagement, il m'a demandé : "Je pourrai continuer à t'appeler papa ?" [l'homme fond en larmes ; long silence] Voilà. Vous me demandiez pourquoi je vis seul et pourquoi ça me va. »
« J'ai les deux dictionnaires, c'est ça mon problème. Celui de ma jeunesse : ensemble ou pas ensemble, et tout le monde savait ce que ça voulait dire. Et le nouveau, que j'ai appris sur le tard — les situations, les phases, les trucs-sans-nom-qui-ont-un-nom. Je les connais tous les deux. Aucun ne fait autorité. Alors pendant deux ans, avec l'homme que je voyais, je répondais différemment selon qui demandait — à ma mère je disais "on est ensemble", à ma collègue "c'est compliqué", au formulaire de la mutuelle j'ai coché célibataire. Trois réponses, aucune fausse. [question du clinicien : et maintenant ?] Un soir on a posé les mots sur la table. Littéralement — il avait pris une feuille, on a ri, et puis on ne riait plus. On a négocié, comme on négocie un contrat, sauf que le contrat c'était nous. C'est le soir le moins romantique de ma vie et c'est celui qui a tout réglé. Maintenant je réponds pareil partout. Il m'a fallu traduire pour savoir ce que je disais. »
Annexe C — Archives : trois captures des langues mortes
mIRC est un logiciel client pour le protocole IRC (Internet Relay Chat, littéralement « discussion relayée par Internet »), un système de messagerie textuelle en salons thématiques conçu dès 1988 et popularisé sous Windows par la version mIRC de 1995. Un utilisateur y rejoignait des « canaux » — des salons identifiés par un nom précédé d'un dièse, comme #ambiance ou #quebec — où plusieurs dizaines de personnes conversaient en temps réel, sous pseudonyme, sans profil, sans photo, sans historique consultable après déconnexion. L'identification s'y faisait par une formule devenue elle-même un terme d'époque : l'ASV, pour « âge, sexe, ville » — trois informations livrées d'entrée, sans préambule, faisant office à la fois de présentation et d'ouverture de la conversation.
Caramail, lancé en 1997, était officiellement un service de messagerie électronique gratuite — l'équivalent de ce que serait Gmail aujourd'hui — mais s'est distingué par sa fonction de chat intégrée, organisée en salons publics à la manière de mIRC, avec listes de connectés, alias et conversations privées entre deux personnes : cette dernière fonction en fait, à plusieurs égards, un précurseur direct de MSN Messenger, lancé deux ans plus tard. Caramail a atteint 28 millions de comptes à son apogée et formait alors la première communauté francophone en ligne. Le service a été emporté par le rachat de son opérateur en 2000 et par la migration massive vers MSN Messenger au cours de la décennie suivante.
Ces deux plateformes n'ont laissé aucune archive publique consultable : les salons n'étaient pas journalisés, les comptes ont été supprimés à la fermeture des services, et aucune institution ne s'est chargée d'en conserver la mémoire vive — celle des conversations elles-mêmes plutôt que de la seule existence du logiciel. Les trois captures suivantes proviennent d'un fonds privé rassemblé et versé aux archives de l'Institut le 30 août 2026.
L'Institut republie ici, sous filtre chromatique et sans autre retouche, trois captures d'écran de ces deux plateformes. Elles ne sont pas des illustrations : ce sont des pièces à conviction pour l'encart 1.3, la preuve que le dialecte existait, qu'il avait sa grammaire, ses conventions de salon et son économie de la présentation immédiate — et qu'il ne reste, de ce dialecte, que des captures que plus personne ne pensait à garder.
#ambiance, un salon francophone générique. On y observe la syntaxe propre au registre — l'orthographe phonétique assumée, l'absence de majuscules, la ponctuation minimale — et le partage direct de fichiers musicaux au sein même de la conversation, sans plateforme tierce. Une pratique sociale complète, avec ses codes de politesse (« allo comment ça va ? ») et ses rites d'accueil (« bienvenue sur #ambiance »), strictement disparue avec son support.
Filtre chromatique appliqué à des fins de cohérence éditoriale ; aucune modification du contenu affiché. Provenance : fonds privé, non publié antérieurement.