Résumé. Le discours public sur les usages numériques repose sur quatre énoncés rarement énoncés comme tels, et donc rarement testés : que l'écran dégrade le bien-être ; que l'usage procède d'une décision ; que le geste numérique est un substitut du lien ; et que le dispositif est resté le même objet au fil du temps. La présente communication examine chacun d'eux à la lumière des données disponibles. Aucun ne survit intact. Le premier est confondu par une variable tierce[1] ; le deuxième est démenti par la mesure directe du déclenchement[2] ; le troisième inverse la fonction du geste qu'il condamne[3] ; le quatrième repose sur une stabilité de l'objet que l'objet lui-même a cessé de garantir[4]. On propose en conclusion un déplacement du protocole : cesser de mesurer le temps d'exposition, mesurer la composition relationnelle de ce à quoi l'on est exposé.
La littérature sur les effets des usages numériques présente une anomalie que l'épidémiologie connaît bien : un volume de publications considérable, une taille d'effet médiane faible, et une divergence des conclusions qui ne diminue pas à mesure que les études s'accumulent. Lorsque ce profil apparaît, l'explication la plus économique n'est pas que le phénomène soit subtil. C'est que la question soit mal posée, et que chaque équipe en mesure une version différente sous un nom commun.
Je propose de reprendre le dossier par le seul bout qui permette d'avancer : non pas « les écrans sont-ils nocifs ? », question à laquelle aucune donnée ne peut répondre parce qu'elle ne désigne aucun objet mesurable, mais « quels énoncés le discours courant tient-il pour acquis, et lesquels résistent à un test ? ». Quatre énoncés se dégagent. Ils sont rarement formulés parce qu'ils passent pour évidents ; c'est exactement la raison pour laquelle ils n'ont jamais été éprouvés.
L'énoncé est testable et il a été testé. La difficulté est classique : les populations les moins connectées sont aussi les plus âgées, et l'âge agit sur le bien-être par des voies qui n'ont rien à voir avec un écran. Toute comparaison naïve entre connectés et déconnectés mesure donc l'âge en croyant mesurer l'écran.
Le protocole qui lève la confusion est simple : comparer des personnes du même âge entre elles, les unes équipées, les autres non. L'écart apparaît, il est réel, il va dans le sens attendu — de l'ordre de quatre dixièmes d'écart-type[1]. Puis on introduit une seule covariable : la densité du lien social hors ligne. L'effet de la déconnexion s'évanouit ; le lien social, lui, explique l'essentiel de la variance. La conclusion s'impose sans qu'on ait besoin de la forcer : ce n'était pas l'écran. C'était le lien — l'équipement ne faisait que signaler, dans cette population, ceux qui en avaient encore.
J'insiste sur la nature logique de ce résultat, parce qu'on le cite souvent à contresens. Il n'innocente pas les dispositifs en général. Il établit une condition : l'écran est sans effet propre tant que ce qu'il transporte est du lien. Un acquittement conditionnel n'est pas un acquittement. C'est une hypothèse sur ce qu'il faudrait surveiller ensuite.
Le vocabulaire courant décrit l'usage des écrans en termes de gratification et de choix — on ouvre pour obtenir quelque chose, on regarde ce qu'on a décidé de regarder. Cette description implique trois prédictions vérifiables : que les usagers les plus intensifs déclarent le plus de plaisir, que l'ouverture réponde à un motif identifiable, et que le contenu consommé ait été choisi.
Les trois sont fausses[2]. En journal d'usage sur quatorze jours, une ouverture sur cinq n'active aucune application — le geste va jusqu'au bout de lui-même et s'arrête là. Les séquences répondant à une sollicitation identifiable occupent une fraction minoritaire du temps. Et dans tout le reste, la majorité du visionnage n'a été décidée par personne : l'élément suivant s'est lancé seul. Près d'une ouverture sur deux est déclarée sans motif par l'usager lui-même, qui n'a aucune raison de mentir sur ce point et une bonne raison de ne pas s'en apercevoir.
La conséquence méthodologique est lourde et je la formule sans atténuation : le temps d'écran n'est pas une mesure de comportement. C'est une somme dans laquelle des séquences décidées et des séquences non décidées sont additionnées comme si elles étaient de même nature. Une littérature entière repose sur cet agrégat. Cela suffirait à expliquer la faiblesse et l'instabilité des effets rapportés, sans qu'il soit nécessaire d'invoquer une quelconque subtilité du phénomène.
Le troisième énoncé est le plus moral et le moins testé. Il tient qu'envoyer un contenu à quelqu'un est un ersatz de relation — un geste appauvri qui viendrait à la place d'autre chose.
Lorsqu'on mesure ce geste au lieu de le commenter, on trouve autre chose. La diffusion de contenus courts vers un proche n'est prédite ni par le régime d'activité — les personnes très occupées ne diffusent pas moins que les autres — ni par l'âge, dont la ligne est plate[3]. Un seul facteur discrimine fortement, et ce n'est pas l'inoccupation : c'est la saillance temporelle, le fait de sentir le temps passer. Le geste ne comble pas un vide d'activité. Il s'adresse à quelqu'un au moment précis où le temps devient sensible.
Une observation plus récente prolonge ce résultat de façon décisive[4]. Lorsqu'on interroge un usager pendant sa session — voulez-vous la suite ? — puis après — êtes-vous content de l'avoir vue ? —, l'écart entre les deux réponses varie systématiquement selon la provenance du contenu. Il est presque nul sur ce qui vient d'une personne connue. Il est maximal sur ce que le dispositif recommande sans qu'aucun choix ne l'ait demandé : on veut fortement, on apprécie faiblement. Cette dissociation entre le vouloir et l'apprécier n'est pas une curiosité ; c'est la signature que trente ans de neuroscience de la récompense ont décrite sous le nom de sensibilisation incitative, et qui caractérise les dispositifs à renforcement variable.
Un seul moment y échappe, et c'est le geste que l'énoncé condamnait : celui où l'usager envoie quelque chose à une personne précise. Les deux mesures s'y rejoignent, et le regret de session est réduit de moitié. Le geste que l'on décrit comme un substitut de lien est, dans les données, le dernier endroit du dispositif où le lien se manifeste.
Le quatrième énoncé n'est jamais formulé, ce qui le rend redoutable : il est présupposé par toute la littérature. Comparer une étude de 2013 à une étude de 2025 suppose que « les réseaux sociaux » désignent le même objet aux deux dates. Cette hypothèse est réfutable et elle est réfutée — non par les chercheurs, mais par les opérateurs eux-mêmes, dans leurs communications publiques.
La part du fil moyen composée de contenus recommandés, c'est-à-dire issus de comptes que l'usager n'a jamais choisis, a doublé en deux ans pour atteindre environ le tiers, avec un objectif déclaré de quarante pour cent ; la portée organique — la proportion des abonnés d'un compte qui voient effectivement ce qu'il publie — est tombée à quelques pour cent. Ces chiffres sont publics, datés, et n'ont rien de confidentiel.
Il faut alors relire le premier énoncé à la lumière du quatrième, et l'on obtient l'articulation qui justifie cette communication[4]. Le résultat de la section 2 disait : l'écran est inoffensif tant qu'il transporte du lien. Les données de la présente section établissent que la proportion de lien transporté a été réduite, méthodiquement, à dates connues. La condition de l'acquittement a donc été retirée de l'objet acquitté — non par une dérive des usages, mais par une décision de conception. Un résultat épidémiologique valide en 2020 peut cesser de l'être en 2026 sans qu'aucune erreur n'ait été commise en 2020. C'est une situation ordinaire en épidémiologie ; elle est presque inconnue en psychologie des médias, où l'on discute des conclusions et jamais de la stabilité de l'objet.
Les quatre énoncés examinés ne survivent pas. L'écran n'a pas d'effet propre ; l'usage n'est pas majoritairement décidé ; le geste adressé n'est pas un substitut mais un résidu de lien ; et l'objet étudié n'est pas resté identique à lui-même. Ces quatre résultats ne convergent pas vers une condamnation des dispositifs, et je m'abstiendrai d'en produire une : ce n'est pas le métier.
Ils convergent vers une recommandation de protocole, que je formule en une phrase et qui est la seule chose que je vous demande de retenir. Cessez de mesurer le temps d'exposition ; mesurez la composition relationnelle de ce à quoi vous exposez vos sujets. La question pertinente n'est pas combien de minutes, mais quelle proportion de ces minutes provient de quelqu'un que le sujet connaît. Cette variable est mesurable, elle est codable en aveugle, et elle a le mérite de porter sur ce qui change réellement — car c'est elle, et non le temps d'écran, que les opérateurs modifient.
Je terminerai par une remarque de méthode qui excède mon sujet. Chacun des quatre énoncés que je viens d'examiner était tenu pour évident avant d'être testé. Trois se sont révélés faux et le quatrième n'avait même pas été formulé. On me demande parfois quel intérêt il y a à tester des propositions dont la réponse paraît connue d'avance. Cette communication est ma réponse. Une évidence non testée n'est pas un savoir ; c'est un pari que personne n'a encore perdu.
Le Dr Vanhoucke n'a cité aucune source dans sa communication, conformément à un usage qu'elle décrit comme celui des colloques où l'on parle à des pairs. L'archiviste, qui n'a pas cet usage, a rétabli les références des travaux auxquels chacun des énoncés renvoie. Il note que les quatre proviennent du même Institut, et que l'auteure ne l'a mentionné à aucun moment.
L'archiviste signale enfin que la recommandation de protocole formulée en conclusion — mesurer la composition relationnelle plutôt que le temps d'exposition — ne figure dans aucun des quatre travaux cités. Elle est de l'auteure.
La séance de questions qui a suivi cette communication a produit le seul incident de la journée. Le Dr Vanhoucke y a répondu à un participant qui lui demandait si l'Institut du Constat Fondamental était sérieux ou s'il s'agissait d'une plaisanterie. Sa réponse, en quatre points, est reproduite dans la note interne 2026-08/G. Elle n'a pas tranché la question.