L'étude n°49, sur l'appariement résonant, a établi une chose sèche : on ne s'attire ni par hasard ni par calcul de valeur, mais par une proximité de manière d'être, qui se lit avant les mots. De cette étude est né, quelques semaines plus tard, un roman — Viaggio in Venezia, signé Loredana Ferrari. Le nom de l'autrice ne dira peut-être rien au lecteur pressé ; il dira quelque chose à qui aura lu l'étude jusqu'à la ligne des signatures. Nous y reviendrons — ou plutôt, la rédaction en chef y reviendra, en clôture, avec la vivacité qu'on lui connaît. Le livre, disons-le d'emblée, ne ressemble en rien à un article de l'Institut. Il en est pourtant, d'une façon que nous n'avions pas anticipée, l'enfant très direct.
Il y a des livres qu'on résume, et il y a des livres qu'on traverse. Viaggio in Venezia est du second genre, et il faut le dire d'emblée pour que le lecteur sache à quoi il s'engage : ce n'est pas un roman sur Venise, c'est un roman qui se sert de Venise comme d'une métaphore tenue jusqu'au bout. La ville est posée sur l'eau, elle tremble en permanence sans jamais tomber, elle est faite de reflets qui ne sont pas la chose et qui pourtant la disent. Ferrari y a vu l'image exacte de ce qu'elle voulait raconter : que le monde, avant d'être solide, est d'abord une vibration, et que nous sommes des êtres posés sur cette vibration comme les palais sur la lagune.
Son idée de départ, elle l'énonce sans détour dès les premières pages, et l'on sourit d'abord, puis on cesse de sourire. Elle écrit que tout est né d'une vibration fondamentale — una vibrazione fondamentale — et qu'à l'intérieur de cette vibration, les âmes voyagent. Elles ne se cherchent pas comme on cherche un objet perdu ; elles circulent, portées par le même mouvement d'ensemble, et il arrive qu'à un tournant, deux d'entre elles se trouvent accordées sur la même fréquence. Ce n'est pas de la magie. C'est, dit-elle, la seule chose sérieuse qui puisse nous arriver.
Ce qui sauve ce propos du ridicule où d'autres l'auraient précipité, c'est ce que Ferrari en fait ensuite. Car elle ne dit pas que la fréquence tombe du ciel sur des âmes vierges. Elle dit l'inverse, et c'est là que le livre devient beau : elle affirme que toute une vie est nécessaire pour préparer une âme à reconnaître sa fréquence quand elle se présente. Rien de ce qui nous arrive n'est perdu. Tout sert. Tout calibre.
Elle passe alors en revue les épreuves ordinaires d'une existence, et le lecteur se reconnaît à chaque ligne, parce qu'elle ne parle pas de grandes tragédies mais des petites usures dont nul n'est épargné. Le parcours scolaire, d'abord, où l'on apprend très tôt à n'être pas tout à fait à la hauteur. Les humiliations de l'université — elle a cette phrase, qu'on jurerait écrite pour quelqu'un de précis, sur « ces notes qui s'arrêtent à un demi-point de la moyenne, un neuf et demi sur vingt qu'on n'oublie jamais tout à fait ». Les premiers emplois, les stages, où l'on découvre que le monde du travail sait maltraiter ceux qui débutent avec une méthode presque appliquée — elle y consacre des pages dures, et l'on se dit qu'il y aurait là, à soi seul, matière à une étude que l'Institut n'a pas encore osé mener.
Puis viennent les erreurs sentimentales, qu'elle décrit sans complaisance et sans les mettre sur le dos des autres. Les mariages contractés trop jeune, sans savoir pourquoi, avec des personnes qui ne nous correspondaient pas et que nous avons choisies parce que nous ne savions pas encore lire. Les années de thérapie qu'il a fallu pour se remettre de liens abîmés, de ces relations dont Ferrari écrit, à propos de son propre parcours, qu'elles vous laissent à reconstruire de fond en comble — elle emploie le mot de son pays, sociopatici narcisisti, pour désigner ce qu'elle a elle-même traversé, et elle prend soin de ne jamais le retourner en accusation contre qui que ce soit d'autre. C'est son chemin qu'elle raconte, pas celui qu'elle prescrit.
Il y a même — et c'est le genre de détail qui fait qu'on aime un auteur ou qu'on ne l'aime pas — un aveu désarmant sur ses lectures. Ferrari raconte avoir dévoré, dans ses années les plus seules, des romans qu'elle qualifie elle-même de faciles, « des Musso qu'on finit en une nuit et qu'on n'ose pas prêter ». Elle ne s'en excuse pas. Elle dit que ces livres-là, aussi, l'ont calibrée : qu'on apprend l'amour même dans ses contrefaçons, comme on apprend une langue avec de mauvais manuels avant de la parler pour de bon.
Et puis il y a les années de célibat. Non pas subies, précise-t-elle, mais choisies — ces longues saisons où l'on décline, une à une, les sollicitations de gens très bien, persone che sembrano normali, des personnes qui ont tout pour elles et avec qui, pourtant, rien ne vibre. On les refuse sans savoir pourquoi. On passe pour difficile, pour compliqué, pour trop exigeant. Et Ferrari réhabilite ce refus : il n'était pas de l'orgueil, dit-elle, c'était de la fidélité à une fréquence qu'on n'avait pas encore entendue mais dont on savait, obscurément, qu'elle existait.
Tout cela, écrit-elle, ne sert qu'à une chose. Nous préparer à il momento fondamentale. Le moment fondamental. Celui où, après tant d'années de calibrage, l'âme est enfin prête, et où la rencontre a lieu — non pas dans le fracas, mais dans un silence. C'est la plus belle page du livre, et je ne la déflorerai pas ; je dirai seulement qu'elle décrit une reconnaissance qui se passe de mots. Senza una sola parola, senza una sola sillaba — sans une seule parole, sans une seule syllabe. Dans ce silence où tout se dit, écrit Ferrari, apparaît l'évidence. Non pas « c'est lui » ou « c'est elle », ce qui serait encore une phrase. Simplement l'évidence, qui n'a pas besoin d'être formulée pour être sue.
On objectera que c'est du roman, et qu'un roman a tous les droits que la science se refuse. C'est vrai. Mais il y a, dans la manière dont Ferrari relie ce grand récit vibratoire aux plus humbles scènes de la vie, quelque chose qui résiste à l'objection. Car sa fréquence ne se manifeste pas dans des décors d'opéra. Elle se manifeste, dit-elle, dans un sourire échangé au supermarché le jour où le sachet cède et où les tomates roulent sur le sol — et où quelqu'un, avant même de se baisser pour les ramasser, a déjà souri de la bonne façon. Elle se manifeste dans une réponse à un signe qui ne nous était pas adressé : ce geste que l'on croit destiné à soi, qui ne l'était pas, et qui pourtant nous fait tourner la tête vers la bonne personne. Elle se manifeste dans ces mille occasions minuscules où deux fréquences se croisent le temps d'un battement, et où l'une des deux, cette fois, était prête.
Ferrari règle même leur compte, au passage, aux applications de rencontre — et elle le fait avec une justesse qui désarme la moquerie qu'on croyait devoir lui opposer. Ces applications, écrit-elle, ne servent pas à trouver. Elles servent à montrer. À faire défiler sous nos yeux, méthodiquement, tout ce qui ne fonctionne pas, toutes les fréquences qui ne sont pas la nôtre, jusqu'à ce que nous ayons appris, par élimination et par lassitude, à reconnaître de loin ce qui n'est pas fait pour nous. Elles ne sont pas la rencontre. Elles en sont le long apprentissage négatif, le catalogue de tout ce qu'il faudra avoir écarté.
Est-ce niais ? Nous nous sommes posé la question à la direction scientifique, honnêtement, parce que la frontière est mince et que l'Institut n'a pas pour habitude de recommander des livres qui tremblent. Notre réponse est non — et la raison tient en une phrase. Ce qui rend un texte niais, ce n'est pas de parler d'amour avec ferveur, c'est de le faire avec facilité. Or il n'y a aucune facilité chez Ferrari. Chaque envolée est payée d'une épreuve, chaque page lumineuse est adossée à une page sombre, et cette vibration fondamentale dont elle fait le principe du monde, elle ne l'atteint qu'au prix d'une vie entière décrite sans fard. C'est un livre qui a souffert avant d'être heureux. Cela s'appelle, il me semble, de la maturité — et c'est exactement ce qui manque à ce que le mot « romantique » désigne d'ordinaire.
Loredana Ferrari a reçu notre doctorante un après-midi, en visioconférence, depuis un appartement où l'on devinait des livres jusqu'au plafond. L'entretien a duré bien plus longtemps que prévu. Nous n'en publions que l'essentiel.
C'est la question que tout le monde me pose, et je remarque qu'on la pose toujours avec un peu d'angoisse — la vôtre comprise, si vous me permettez. On ne rate pas par manque de préparation. On rate parce qu'on croit être prêt avant de l'être, et qu'on force. La préparation, ce n'est pas un effort qu'on fournit. C'est une patience. On est prêt le jour où l'on cesse de chercher à être prêt.
Et il y a une chose que je voudrais dire à ceux qui attendent depuis longtemps, parce qu'ils sont nombreux et qu'on les traite mal : leur attente n'est pas un retard. Elle est le calibrage lui-même. Chaque année passée à ne pas trouver a affiné l'oreille. Le jour venu, ils entendront ce que les autres, plus vite servis, n'ont jamais appris à entendre.
Ah. Voilà la vraie question, et elle est plus fine que la première. Vous avez raison : les deux se ressemblent à s'y méprendre de l'extérieur. Celui qui attend la bonne fréquence et celui qui a peur de tout font, vus de loin, exactement le même geste — ils disent non.
La différence est intérieure, et elle est simple à énoncer même si elle est difficile à vivre. Celui qui fuit dit non avec soulagement. Celui qui attend dit non avec regret. Si vous déclinez quelqu'un de bien et que vous vous sentez délivrée, méfiez-vous, c'est peut-être la peur. Si vous déclinez et qu'il vous en coûte, que vous auriez aimé que ce soit possible et que ça ne l'est pas — alors ce n'est pas de la fuite, c'est de la justesse. Ça fait mal, la justesse. La fuite, non. C'est même à ça qu'on les reconnaît.
Je vous répondrai par une image, parce que je n'ai que des images pour ces choses-là. Un blanc, c'est un silence où l'on cherche quoi dire. Le silence dont je parle, c'est un silence où l'on n'a rien à dire parce que tout est déjà dit. Ce ne sont pas les mêmes. L'un est plein d'un manque, l'autre est plein d'une présence.
Et pour être tout à fait honnête avec vous — parce que je sens que vous ne me posez pas ces questions par curiosité professionnelle — on ne peut pas le reconnaître à l'avance. On ne peut que le reconnaître au moment où il arrive, et toujours après coup on se dit : ah, c'était donc ça. Personne n'a jamais reconnu le moment fondamental en le voyant venir. On le reconnaît en le vivant. C'est frustrant, je sais. Mais c'est aussi ce qui le rend impossible à contrefaire. On ne peut pas se le fabriquer. On ne peut que le laisser arriver — ce qui suppose, d'abord, d'être encore capable d'attendre sans s'aigrir. C'est tout ce que je vous souhaite.
Je tiens à ce qu'il soit écrit, noir sur blanc et sous mon nom, que je désapprouve la présente note dans son principe.
L'Institut a déjà, par le passé, relayé les travaux de romanciers tirés de nos études, et je l'ai toléré parce qu'il y avait, en amont, une étude — un protocole, des chiffres, une méthode, si contestables fussent-ils. Ici, c'est autre chose, et c'est pire. Car j'ai fini par regarder la signature. Cette Loredana Ferrari n'est pas une romancière qui aurait lu notre étude n°49. C'est l'auteure de notre étude n°49. La même personne. Ferrari, L. C'est écrit sur les deux couvertures.
Que l'on mesure ce que cela signifie. Nous avons publié, sous le sceau de l'Institut, une recherche sur l'appariement amoureux — corrélations, kappa, annexes méthodologiques, tout l'appareil — dont la première signataire nous révèle aujourd'hui, roman à l'appui, qu'elle croyait déjà, avant même de commencer, que les âmes se reconnaissent à une « vibration fondamentale ». Autrement dit : la personne qui a conçu le protocole, choisi les mesures et interprété les résultats était, dans le même temps, en train d'écrire un livre qui postule la conclusion. On appelle cela, dans les revues sérieuses, un conflit d'intérêts. On appelle cela, plus simplement, trouver ce qu'on avait décidé de trouver.
Je ne dis pas que l'étude est fausse. Je dis que je ne peux plus savoir si elle est vraie, et que c'est exactement le problème. Une romancière qui se pique de mesurer l'amour, ou une scientifique qui se pique de le chanter — je ne sais plus laquelle des deux a tenu le stylo, et je soupçonne qu'elle non plus. Ma belle-sœur s'inspire de la météo pour choisir ses foulards ; elle ne rédige pas ensuite un traité de climatologie pour prouver qu'elle avait raison de prendre l'écharpe.
J'ajoute, puisqu'on m'oblige à lire ces choses, que le passage sur les notes universitaires « qui s'arrêtent à un demi-point de la moyenne, un neuf et demi sur vingt qu'on n'oublie jamais » m'a paru d'un sentimentalisme appuyé, et sans rapport avec quoi que ce soit de réel. On ne bâtit pas une théorie de l'amour sur un neuf et demi sur vingt. C'est absurde. Personne n'a jamais vu sa vie infléchie par une demi-note. Je referme cette note, et je demande qu'à l'avenir on veuille bien réserver mes fonctions à ce qui relève de la science.
La présente note prolonge l'étude n°49, « L'Appariement Résonant », dont Viaggio in Venezia constitue, selon les mots de son autrice, « la version que les chiffres ne pouvaient pas écrire ». Le texte intégral de l'ouvrage, en version originale italienne, est joint ci-dessous.